Les écoles privées s'implantent en Afrique

Les experts se méfient de la prise de contrôle de l’éducation par les entreprises en Afrique subsaharienne
Afrique Renouveau: 
Children attend a class at the Deari elementary school in Eritrea. Photo: Panos/Giacomo Pirozzi
Des enfants en salle de classe à l'école primaire Deari en Érythrée. Photo: Panos/Giacomo Pirozzi

Les entreprises et leurs fondations partenaires, soutenues par des organisations internationales, des financiers et des banquiers, ainsi que des investisseurs individuels, font de l'éducation en Afrique une série de possibilités d'investissement plutôt qu'une responsabilité des gouvernements et un droit social .

Selon elles, leurs réformes visent à accroître l'équité en matière d'éducation et à atteindre des normes plus élevées. Lorsque cela est possible, elles recherchent le soutien de la communauté locale, mais la motivation fondamentale de  cette réforme de l'enseignement menée par les entreprises est d'étendre la portée de la mondialisation de l'économie de marché et les bénéfices des entreprises.

La prise de contrôle et la privatisation de l'enseignement en Afrique subsaharienne par les entreprises ont été vivement critiquées par les fonctionnaires de l'ONU et les défenseurs de l'investissement  dans l'enseignement public. Dans une déclaration de 2015, 190 défenseurs de l'éducation de 91 pays ont appelé les gouvernements des pays en développement à barrer la route aux profiteurs de l'éducation et ont exhorté la Banque mondiale à cesser de financer ces efforts.

En mai 2016, Kishore Singh, le Rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'éducation, a décrit l'externalisation de l'éducation publique au Libéria au profit  d'une société américaine comme étant « sans précédent à l'échelle actuellement proposée », et il a ajouté  que cela « viole les obligations juridiques et morales du Libéria ».

M. Singh a exprimé sa profonde préoccupation quant au fait que certains gouvernements encourageaient activement l'éducation de base privée, et insisté sur le fait  « qu'aujourd'hui plus que jamais, les gouvernements devraient étendre l'offre d'enseignement public  pour les groupes marginalisés, surtout pour les enfants issus de familles pauvres ».

Un rapport récent de la Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights a étudié l'impact de la privatisation des écoles au Kenya et conclu notamment que la privatisation de l'éducation se développait « à un rythme alarmant », sans surveillance et réglementation  proportionnelles par l'État. En outre, le rapport indique que le gouvernement encourage la croissance des écoles privées en adoptant des politiques favorables. Il ajoute que le nombre croissant d'acteurs privés dans l'enseignement conduit à de fortes inégalités et à la ségrégation au sein de la société kényane.

Une autre étude récente sur la privatisation au Nigéria a tiré des conclusions semblables. Ses auteurs, tous professeurs à l'Université d'Ibadan, ont souligné  que si la croissance de l'enseignement privé avait produit des effets positifs comme l'amélioration du bien-être des travailleurs, une plus grande participation des communautés et un plus vaste accès à l'éducation, elle avait également permis la prolifération d'écoles non agréées et non approuvées.

Alors qu'elles offrent aux enfants un meilleur accès à l'éducation, les écoles privées sont souvent accusées d'hypothéquer l'éducation.

La Banque mondiale met en avant  un modèle d'enseignement fondamentaliste de marché dans le monde depuis les années 1980, écrit Shaun Whittaker, dans un article publié dans The Namibian, intitulé « Notre crise de l'éducation et la Banque mondiale ». Selon lui, « Ce paradigme dominera les débats sur l'éducation mondiale pendant de nombreuses années ». 

Des études réalisées par le programme éducatif de la Banque de Namibie ont révélé une perspective de transaction dans laquelle l'enseignement n'est pas considéré comme un droit fondamental, mais comme un paramètre  qu'il « conviendrait d'évaluer en fonction de son apport à l'économie »,  observe M. Whittaker.

Les résultats en 2012 des examens d’entrée à l’université  révèlent que la Namibie doit faire face à un système éducatif à deux niveaux, dit M. Whittaker : un niveau destiné à l'élite, bien doté et privatisé, et un deuxième niveau pour la majorité, sous-financé et public.

Sans surprise, cette vision de l'enseignement n'est pas partagée par tous. L'Africa-American Institute, basé à New York, dans son rapport State of Education in Africa, rejette complètement la responsabilité sur les gouvernements et leur incapacité à financer adéquatement les programmes d'enseignement et voit les écoles privées comme des organismes de bienfaisance venant à la rescousse.

« Même si les étudiants fréquentent en plus grand nombre les salles de classe », note le rapport, « il y a une crise d'apprentissage plus profonde qui se joue: de nombreux étudiants n'acquièrent pas les compétences de base durant leurs études  ».

En conséquence, selon le rapport, la qualité de l'enseignement en Afrique est menacée . Les établissements privés interviennent de plus en plus pour éduquer les enfants qui n'ont pas accès à l'enseignement et pour combler les lacunes du système d'enseignement public d'un pays.

« La montée des écoles privées ne doit pas être considérée comme négative, mais plutôt comme une alternative viable à un système d'enseignement public défaillant », affirme le rapport.

Une récente enquête dans la Conversation, un site Web à but non lucratif couvrant les commentaires et débats sur des questions qui affectent le monde, s'est penchée sur les faiblesses de l'enseignement public au Kenya.

 Les écoles publiques du Kenya sont confrontées à d'énormes défis. Dans certaines parties du pays, 80 à 100 enfants sont entassés dans une seule classe. Près de quatre enfants sur dix ne savent ni lire ni compter en deuxième année de primaire et affichent un retard scolaire de  deux à trois ans .

Par contre, l'enseignement privé, que les Kényans voyaient comme une dépense inutile, est aujourd'hui considéré comme la référence en matière d'éducation aussi bien pour les riches que la classe moyenne et les familles pauvres, qui pensent que les écoles d'élite offrent un enseignement holistique mettant l'accent sur des valeurs telles que le leadership et la confiance en soi, et préparent leurs apprenants à assumer de plus grands rôles plus tard dans la vie.

Un récent numéro d'Africa Capital Digest a fourni un résumé du capital investissement affecté à l'enseignement. Il y est fait état d'ABO Capital, une société d'investissement angolaise qui a fait l'acquisition du Complexo Escolar Privado Internacional à Benfica, une banlieue du sud de Luanda, et d'AfricInvest, une société de financement par capitaux propres de moyenne envergure se concentrant sur l’Afrique, qui soutient l'International Community School (ICS) dans le cadre d'un accord d'actions préférentielles.

L'ICS a été fondée en 2000 et est devenue l’une des principales écoles primaires et secondaires privées du Ghana. Aujourd'hui, la société exploite trois campus et enseigne à plus de 1 200 étudiants dans les villes de Kumasi et d'Accra.

D'autres informations sur l'essor des investissements ont été révélées dans Gulf News Banking le mois dernier, indiquant que Centum Investments et Investbridge Capital se lançaient dans la création d'une école de 2 000 élèves  pour un coût de 16 millions de dollars avec l’acquisition de 20 acres dans le comté de Kiambu au Kenya.

Appropriation  d'écoles

L’école devrait ouvrir ses portes aux élèves en septembre 2018. Selon certaines informations, Centum et Investbridge détiendront chacune une participation de 40% dans le projet, le réseau SABIS — un réseau d'enseignement mondial bien implanté aux E.A.U. — conservant les 20% restants.

Le consortium tripartite sera responsable de l'acquisition et du développement d'un réseau d'écoles à travers l'Afrique, qui seront exploitées dans le cadre du réseau SABIS. Ils projettent de construire plus de 20 écoles en Afrique au cours des trois à cinq prochaines années, pour un coût par école de l'ordre de 20 à 30 millions de dollars. Les investisseurs ont retenu  le Kenya comme le pays cible pour leur première école, et d'autres marchés de l'Afrique de l'Est comme l'Ouganda et la Tanzanie suivront, en plus de la poursuite de l'expansion en Égypte.

Selon Investbridge, une classe avisée  d'investisseurs générationnels du Moyen-Orient et du monde entier montre un intérêt croissant pour les opportunités d'investissement dans le secteur éducatif africain.

Dans le dernier rapport de Caerus Capital — The business of education in Africa — le groupe prédit : « Dans les cinq prochaines années, 25 millions d'enfants supplémentaires devraient rejoindre des établissements privés, si bien qu'un enfant sur quatre, issu de toutes sortes de milieux, sera inscrit dans une école privée en 2021 », créant une « énorme opportunité pour les investisseurs : 16 à 18 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. » 

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