Le développement de l’Ethiopie est plutôt porté par les populations

Afrique Renouveau: 
Haddis Tadesse, middle, with Ethiopian Minister of Foreign Affairs, Tedros Adhanom, left, and  Bill Gates.
Haddis Tadesse, au centre, en compagnie du Ministre éthiopien des Affaires étrangères, Dr Tedros Adhanom, gauche, et de Bill Gates.
En février 2012, la Fondation Bill et Melinda Gates a nommé d'Haddis Tadesse, citoyen américain d'origine éthiopienne, au poste de représentant auprès de l'Éthiopie et de l'Union africaine. Il était le tout premier représentant de la Fondation dans un pays africain. Masimba Tafirenyika, d'Afrique Renouveau, s'est récemment entretenu avec M. Tadesse dans son bureau de la capitale, Addis-Abeba, pour aborder les raisons de la croissance économique de l'Éthiopie.

Pourquoi la Fondation Gates a-t-elle choisi l'Éthiopie comme siège de son premier bureau en Afrique ?

Il y a plusieurs raisons à cela, mais il y a surtout deux facteurs qui expliquent que beaucoup de nos activités se concentrent en Éthiopie. Le premier, c'est que les besoins sont importants, car il y a ici énormément de gens qui supportent le lourd fardeau de la pauvreté et de la maladie. Le second, c'est que nous croyons au potentiel de l'Éthiopie. Nous pensons que l'engagement et les investissements du gouvernement en faveur des secteurs les plus démunis, avec l'assistance des partenaires de développement, ont permis à nos investissements de porter leurs fruits. Nous accordons beaucoup d'importance aux partenariats, et notre compréhension du programme gouvernemental nous permet de mieux nous adapter aux priorités du pays. Des raisons logistiques jouent également en faveur de l'Éthiopie. En tant que capitale diplomatique de l'Afrique, elle nous permet d’être en contact avec le reste du continent, puisque l'Union africaine et la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique ont leur siège à Addis-Abeba. 

Comment l'Éthiopie s’y est-elle prise pour figurer parmi les dix économies les plus dynamiques au monde ?

Le gouvernement a exposé clairement sa vision du développement économique. Il s'est engagé à stimuler la croissance et à faire sortir le plus grand nombre de gens possible de la pauvreté. Il s’agit d’un cas instructif. Si l'on analyse le budget gouvernemental, 65 à 70 % est consacré aux activités de lutte contre la pauvreté dans des domaines tels que l'agriculture, la santé, l'éducation et les infrastructures. L'Éthiopie a fait beaucoup d'efforts dans ce dernier domaine : le réseau routier et ferroviaire léger est impressionnant, et la production énergétique dans laquelle le pays s’est lancé est extraordinaire. D'ici peu, l'Éthiopie sera un pôle énergétique capable de satisfaire ses propres besoins et d'exporter de l'électricité vers d'autres pays. Les télécommunications constituent un autre exemple d'infrastructures bien planifiées. Mais à l'avenir, je ne suis pas certain que tout cela suffise. Les investissements publics devront être couplés à des initiatives privées plus larges et plus massives pour garantir une croissance pérenne. À l'heure actuelle, la croissance est très dépendante des investissements publics.

Existe-t-il des politiques spécifiques visant à encourager l'investissement privé ?

Le gouvernement fait tout son possible pour renforcer les capacités du secteur privé et attirer l'IDE (investissement direct étranger) en appui au développement. Différentes incitations ont été développées. Des efforts de promotion sont faits pour attirer les investisseurs dans des secteurs considérés comme des catalyseurs de croissance. Le gouvernement prévoit d'investir massivement partout dans le pays dans des zones industrielles, qui accueilleront les usines du secteur textile, de la tannerie, de l'agroalimentaire et d'autres industries à forte intensité de main-d'œuvre. Le secteur de l'accueil est également désireux d'attirer les investisseurs. 

Beaucoup de pays s'inquiètent de la hausse du chômage qui accompagne ces taux de croissance élevés. Comment l'Éthiopie affronte-t-elle ce problème ?

Je ne connais pas précisément le nombre d'emplois créés grâce à la croissance éthiopienne, mais le gouvernement a lancé plusieurs initiatives dans ce domaine. Il existe une volonté forte de stimuler la création et la continuité de petites entreprises pouvant alimenter le développement industriel. À titre d'exemple, il existe un grand programme de construction de logements publics qui utilise majoritairement des matériaux et de la main-d'œuvre fournis par de petites et micro-entreprises afin de leur permettre, à terme, de se développer.  D'autre part, l'attention se dirige à présent vers les produits manufacturés. Le gouvernement a tout intérêt à créer la base d'emploi la plus large possible. Des sociétés du secteur de la chaussure, du cuir et du textile développent aujourd'hui des ateliers pour les marchés européen et américain. Des marques telles que H&M, Zara, Tommy Hilfiger ou Calvin Klein, ainsi que de grands noms de l'industrie de la chaussure, délocalisent désormais en Éthiopie. Le secteur des services enregistre également une forte croissance et offre des possibilités d'emploi. La croissance à laquelle nous avons assisté n'a peut-être pas créé beaucoup d'emplois, mais les politiques et efforts actuels sont axés sur l'intégration massive de la population au marché du travail.

L’évolution de l’agriculture est également positive. Comment l’Éthiopie est-elle passée  de la situation de famine d’il y a 30 ans au succès agricole d'aujourd'hui ?

Là encore, plusieurs facteurs expliquent les bonnes performances de l'agriculture. Le secteur a un impact significatif sur l'économie du pays, puisqu’il représente 45 % du PIB et 80 à 85 % des emplois, et constitue l'une des principales sources de matières premières destinées à  l'exportation. L'Éthiopie a connu une situation d’insécurité alimentaire en raison des problèmes climatologiques et de gestion auxquels elle a dû faire face. Des efforts ont été mis en œuvre par tous les acteurs – pouvoirs publics , bailleurs de fonds , agriculteurs et autres parties prenantes – pour changer les choses. En améliorant l'agriculture, on améliore le futur de l'Éthiopie. L'un ne va pas sans l'autre.

La productivité a considérablement augmenté. La structure du marché, quoiqu'imparfaite, s'est améliorée, et la technologie a un impact positif sur le secteur agricole. Le pays bénéficie aujourd'hui de meilleures semences, de meilleures techniques de gestion, de plus de fertilisants et d'un meilleur accès aux marchés continentaux et internationaux qu'il y a 20 ans. Dans certaines zones du pays, les agriculteurs ont enregistré d'excellents résultats. Un programme a été développé pour permettre à ces agriculteurs très performants de donner l'exemple à leur communauté.

Il y a plusieurs années, l'Éthiopie a créé l'Agricultural Transformation Agency (Agence pour les  transformations agricoles), qui est soutenue par l'ONU au travers du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Cet organisme public emploie du personnel technique hautement qualifié et capable d'impulser le processus de transformation. L'Éthiopie consacre systématiquement 10 à 17 % de son budget à l'agriculture. Un autre aspect intéressant est celui de la résistance  acquise face à l'insécurité alimentaire. Le déploiement d’un réseau de distribution d’aliments et de systèmes d'alerte rapide a permis de réduire au minimum le nombre de personnes affectées, même en cas de sécheresse.

Où l'Éthiopie trouve-t-elle les fonds nécessaires au financement de tous ces projets, le grand barrage de la Renaissance notamment?

Une partie de l'investissement en infrastructures provient de fonds publics. Mais cela ne suffit pas à financer les énormes projets lancés par l'Éthiopie. Je ferais la distinction entre le barrage et le reste, car il s'agit d'une initiative spéciale financée en partie par le gouvernement, mais aussi et surtout par les Éthiopiens. Plusieurs mécanismes sont utilisés par la population pour contribuer à la construction de ce barrage emblématique, tout du moins dans le contexte éthiopien. Des gens de toutes les couches de la société participent au financement du barrage via l'achat d'obligations. Les autres projets sont financés par le gouvernement et des sources privées, principalement par le biais de prêts à taux préférentiels. 

D’autres pays peuvent-ils s’inspirer de l’exemple éthiopien ?

Absolument. S'il existe un projet important et valorisant, je ne vois pas pourquoi le gouvernement et les populations d'autres nations ne se diraient pas : « C'est pour nous, c'est à nous, et nous allons le faire nous-mêmes ». Le grand barrage de la Renaissance devrait constituer une brillante illustration de cette idée. Pour les autres projets, outre l'engagement et le financement du gouvernement, il est évident que la Chine s'est établie comme un solide partenaire de développement, notamment dans le domaine des transports ferroviaires et routiers, de la production électrique ou des télécommunications. La Chine a apporté une bonne partie des fonds nécessaires sous forme de crédits à taux privilégiés. Pour ce qui est des infrastructures, je ne sous-estimerais pas le rôle de la Chine en matière de financement et d'expertise technique.

Certains experts économiques sont fascinés par le modèle économique adopté par l'Éthiopie. Quelles leçons - d'autres pays africains peuvent-ils en tirer?

Il ne s'agit pas tant d’imiter le modèle économique éthiopien, qui est exactement adapté aux  besoins et aspirations du pays. Néanmoins, il est important de souligner le rôle que joue l'État, en collaboration avec ses experts, dans la définition du processus économique dont le pays a besoin. Globalement, je dirais que le modèle économique éthiopien a fonctionné pour l'Éthiopie. Il serait intéressant d'étudier la manière dont le pays a identifié son modèle économique et l’a mis en œuvre. Mais chaque pays doit choisir le modèle le mieux adapté à sa situation.

Pourtant, certains experts voient des similitudes avec le modèle économique chinois.  Peut-on établir des parallèles?

À mon avis – mais cela n'engage que moi –, la situation économique actuelle de l'Éthiopie renvoie au modèle de réussite économique chinois, la Chine ayant connu une croissance similaire ces derniers temps. Le modèle ayant permis à la Chine d'enregistrer une forte croissance économique en partant d'un niveau très bas est tout à fait pertinent dans le cas de l'Éthiopie, puisque la Chine se trouvait dans la même situation il y a 25 ans. Je pense néanmoins qu'il ne suffit pas d'imiter la Chine ou d'autres pays, il faut que chaque nation identifie et choisisse le modèle qui lui convient.

La Chine n'investirait pas massivement en Éthiopie si elle n'approuvait pas le modèle économique en vigueur et n’espérait pas un  retour sur ses investissements.

Je suis certain  que les Chinois savent pourquoi ils ont investi de telles sommes en Éthiopie. Ce n'est pas de la charité. La Chine part du principe que ce modèle de croissance est suffisamment solide pour permettre au pays de se développer, de générer des revenus et de rembourser sa dette avec intérêts. Les principaux moteurs de ce modèle économique sont les Éthiopiens eux-mêmes. Ce sont eux qui doivent décider de ce qui leur convient le mieux. Jusqu'ici, le pays jouit  d'une solide note de crédit de « B » , et s'est fixé pour 2015 un objectif en matière de déficit budgétaire de 2,9 % du PIB.

L’évocation de la réussite économique de l'Éthiopie s’accompagne généralement de la question des droits de l'homme. Pensez-vous que le développement économique exige des sacrifices en la matière ?

J'aborderais ces deux thèmes séparément. Je suis assez d'accord avec l'ancien Premier ministre Meles Zenawi lorsqu'il affirme que « la démocratie et les droits de l'homme ne sont pas nécessairement des conditions préalables à la croissance économique. L'Éthiopie peut se développer sans que ses progrès économiques dépendent de ces questions. » Mais pour qu'un pays pluriethnique et multiconfessionnel tel que l'Éthiopie puisse survivre à long terme, les droits de l'homme essentiels que sont la démocratie, la liberté d'expression et d'autres éléments de même nature doivent être solidement ancrés dans la société. Sans cela, la survie d'un pays ne peut pas être assurée. C'est une idée intéressante. Un pays peut se développer sans garantir ces droits élémentaires, mais son système tout entier et sa survie à long terme peuvent être mis en question car il se doit d'être démocratique et d'aspirer à des jours meilleurs. 

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