Les migrants : une richesse qui permet de financer le développement

Les transferts de fonds de la diaspora africaine peuvent réduire la pauvreté
Afrique Renouveau: 
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Des immigrés africains passant devant une affiche de publicité pour les services de transfert d’argent internationaux à Bruxelles. Photo: Panos/Mark Henley

Dans une petite salle étouffante au centre de Manhattan, certains remplissent un formulaire pendant que d’autres attendent patiemment leur tour. C’est le printemps à New York, mais la chaleur accablante n’est pas sans rappeler l’été. La caissière, protégée par une vitre, aboie des ordres à travers une petite ouverture dans la paroi. Une main sur sa valise, Omar tire sur son col pour desserrer sa cravate rayée rouge et bleue. Des gouttes de sueur sont visibles sur son front. « J’envoie de l’argent à quelqu’un », dit-il posément. Apparemment satisfaite de la réponse, la caissière continue de taper sur son clavier et crie la question suivante : « Combien ? » Omar connaît la marche à suivre. Et comme pour la plupart des travailleurs migrants de la ville, faire le chemin jusqu’à ce minuscule local est pour lui un acte routinier les jours de paie.

Un secteur représentant des milliards de dollars

Difficile d’imaginer que derrière ce local crasseux se cache un secteur représentant des milliards de dollars. Le secteur mondial du transfert de fonds, épargné par la crise financière, génère d’énormes profits. En plus d’appliquer des frais pour l’envoi d’argent à l’étranger, les organismes font des bénéfices sur les taux de change. Par exemple, quand Omar envoie son allocation mensuelle de 200 dollars à sa famille au Ghana, il paie 8 % de frais de transfert.

L’Égypte et le Nigéria font partie des principales destinations des transferts de fonds des migrants, indique le dernier rapport de la Banque africaine de développement, Perspectives économiques en Afrique 2013. Ces deux pays ont reçu 64 % de tous les transferts vers l’Afrique en 2012, 18 milliards de dollars vers l’Égypte et 21 milliards vers le Nigéria. 

Selon la Banque mondiale, 140 millions d’Africains vivent hors du continent. Comme Omar, de nombreux jeunes Africains rejoignent chaque année l’Occident en quête d’un meilleur emploi. Omar est devenu chauffeur de taxi à New York après avoir exercé divers emplois. Il consacre une partie de ses revenus au loyer de ses parents et aux frais de scolarité de ses frères restés au Ghana. 

Omar a le statut de résident permanent aux États-Unis et peut donc utiliser sans difficulté les services de paiement tels que celui qui se trouve au centre de Manhattan. Les organismes de virement de fonds ont récemment fait l’objet d’une surveillance plus étroite, et une réglementation plus rigoureuse les engage désormais à « connaître leurs

clients ». Pour envoyer de l’argent à l’étranger, l’expéditeur doit divulguer son identité et celle du bénéficiaire. Les caissiers demandent souvent une pièce d’identité. Mais pour les migrants en situation irrégulière, ce n’est pas envisageable. Ils travaillent souvent au noir et optent donc pour des canaux informels. Ces flux non déclarés seraient au moins 50 % plus importants que les flux déclarés, estime Dilip Ratha, économiste en chef qui dirige l’équipe Migrations et Envois de fonds à la Banque mondiale. La mondialisation a fait naître une demande de main-d’œuvre mobile et bon marché, observe Rob McCusker dans son article sur les opérations bancaires clandestines rédigé pour l’Institut australien de criminologie. Il y a souvent une attente culturelle, dit-il, qui veut que le travailleur migrant envoie une partie de ses revenus à sa famille restée au pays.

Le Hawala

Il est difficile de suivre à la trace une bonne partie de l’argent envoyé de manière informelle, par exemple, l’argent transporté par les amis ou connaissances en visite. Il existe cependant des systèmes informels de transfert de fonds, comme les réseaux hawala (qui signifie « confiance » en arabe) utiles pour préserver son anonymat car aucune identification n’est requise. Les frais sont beaucoup moins élevés, entre 3 % et 5 %. Le terme hawala est aujourd’hui très utilisé dans le sens de « transfert », explique Ibrahim Farah, un Américain d’origine somalienne à la tête d’une agence de transferts de fonds à Nashville dans le Tennessee. M. Farah explique qu’il s’agit d’une pratique ancestrale autrefois utilisée par les commerçants arabes pour se protéger des voleurs de grand chemin. Le hawala a ensuite été utilisé au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique, afin de déplacer des fonds rapidement et sûrement.

Avec l’effondrement du système bancaire somalien à la suite de la guerre civile des années 1990, les hawalas ont été utilisés par les réfugiés, ainsi que par les sociétés et les agences non gouvernementales pour rémunérer les employés. Soutenu par la Banque mondiale et l’ONU, et alimenté par la diaspora somalienne, le réseau somalien de transfert de fonds achemine chaque année près de 1,5 milliard de dollars. Grâce à ces fonds, les familles somaliennes se sont maintenues à flot au fil des années, surtout pendant la famine de 2011. 

Redéfinir les transferts de fonds

La Somalie n’est pas le seul pays africain où les transferts de fonds sont une importante source de financement extérieur. D’après les estimations de la Banque mondiale, les flux de transferts de fonds officiellement déclarés sont passés de 9,1 milliards de dollars en 1990 à près de 40 milliards en 2010. En 2009, ces transferts représentaient 2,6 % du PIB de l’Afrique subsaharienne, ou près de 60 % des flux d’aide publique vers cette région. 

Le développement des pays africains dépend pour beaucoup du financement extérieur. Mais les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement ont diminué avec le temps. Les experts en développement pensent que ces transferts de fonds peuvent aider à réduire la pauvreté et à faire progresser les économies. Cependant, une bonne partie des sommes envoyées sert à payer des frais bancaires élevés. « Le coût élevé des transactions réduit le montant des envois de fonds, qui constituent un moyen de subsistance pour des millions d’Africains », déclare Gaiv Tata, directeur du secteur Finances et développement du secteur privé au sein de la Région Afrique à la Banque mondiale. 

Le Ghana, l’Afrique du Sud et la Tanzanie sont les pays africains qui taxent le plus les transferts, à hauteur de 20 % en moyenne, selon la base de données Send Money Africa financée par l’Institut africain pour les envois de fonds. Ceci s’explique en partie par la faible concurrence sur le marché des paiements transfrontaliers. Par rapport à tout autre groupe de migrants, la base de données révèle que les Africains paient plus de frais. Ouvrir le marché des transferts de fonds à la concurrence pourrait mener à une réduction de ces frais, déclare Massimo Cirasino, un autre économiste en chef à la Banque mondiale. 

Les huit pays les plus industrialisés au monde, connus sous le nom de G8, et le groupe des Ministres des finances et les gouverneurs des banques centrales du G20, prévoient d’abaisser ces frais à 5 % d’ici à 2014, contre 12,4 % en moyenne actuellement. Les migrants africains et leurs familles économiseraient ainsi 4 milliards de dollars. Il s’agira également d’augmenter la concurrence et d’interdire les accords d’exclusivité, ainsi que de fournir aux consommateurs plus d’informations sur les tarifs et les conditions au moyen d’innovations et d’une efficacité accrue. 

Les transferts de fonds constituent une part importante des réserves de change des pays, mais leurs effets sur le développement et la croissance économique sont minimes s’ils ne servent qu’à consommer. Les gouvernements africains à court d’argent incitent les migrants à investir une partie de leurs richesses dans leur pays d’origine, sous forme d’ « obligations diaspora ». Les fonds mobilisés pourraient être alloués à d’importants projets de développement. Cette initiative n’est pas inédite. Les Gouvernements indien et israélien ont réuni près de 40 milliards de dollars depuis les années 1950 grâce à ces obligations, observent Suhas L. Ketkar et Dilip Ratha dans le cadre d’une étude menée par la Banque mondiale en 2007 sur les obligations diaspora.

 L’Afrique subsaharienne est la région où il est le plus onéreux d’envoyer de l’argent, avec un taux moyen de 12,4 %, soit plus que le coût moyen dans le monde qui varie autour de 9 %. Photo: Afrique Renouveau/Bo Li

En 2009, l’Éthiopie a été le premier pays africain à émettre des obligations diaspora pour financer un barrage hydroélectrique. Ces obligations, appelées Millennium Corporate Bonds, ne se sont pas vendues. Parmi les raisons de ce fiasco, les analystes ont évoqué le manque de confiance dans le Gouvernement en tant que garant et les risques politiques. En 2011, le Gouvernement a de nouveau fait la promotion de ces obligations, rebaptisées Renaissance Dam Bonds, en réduisant la plus petite coupure à un prix abordable de 50 dollars et en offrant de verser le rendement ou les intérêts aux acheteurs tous les 6 mois. L’annulation des frais de transfert liés à l’achat des obligations faisait partie des nouvelles particularités.

Pendant ce temps, le Rwanda obtenait de meilleurs résultats. Lorsque les principaux donateurs du Rwanda ont suspendu leur aide, après que l’ONU a accusé son Gouvernement de soutenir les rebelles en République démocratique du Congo, les Rwandais du pays et de l’étranger, ainsi que les « amis » du Rwanda, ont été appelés à donner à un « fonds de solidarité » nommé Agaciro Development Fund, Agaciro signifiant « dignité » en kinyarwanda. Selon le quotidien britannique The Guardian, le fonds avait reçu en août 2012 des promesses de don d’environ 31 millions de dollars. 

Émettre des obligations diaspora et transformer les flux de transferts de fonds en obligations ou instruments pouvant être vendus aux investisseurs constituent de bonnes alternatives aux emprunts sur le marché international des capitaux, déclare la Banque africaine de développement. Selon une étude de la Banque, l’Afrique pourrait lever 17 milliards de dollars par an grâce aux futurs flux des exportations ou aux transferts comme garanties. Faire appel aux investissements des émigrés peut sembler logique quand on considère l’intérêt qu’ils accordent souvent aux projets éducatifs, sanitaires, d’infrastructure et de logement. 

Vendre les obligations en petites coupures constitue aussi un avantage pour les travailleurs à faible revenu. Cependant, comme l’a appris l’Éthiopie, le patriotisme seul ne peut pas inciter à investir, les gens doivent également obtenir un rendement financier. La confiance est un autre facteur important dans la vente d’obligations à la diaspora. Une utilisation transparente des fonds pourrait apaiser les craintes. Si elles sont bien conçues, les experts pensent que ces obligations pourraient être un véhicule financier prometteur permettant d’attirer des ressources dans le continent.