Sierra Leone : remettre l’agriculture sur pied

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Une femme plantant du riz dans la réserve naturelle de Western Area Peninsula, en Sierra Leone. Photo: Panos/Aubrey Wade

Les Sierra-léonais adorent le riz, élément essentiel de leur alimentation : «Peu importe le reste du menu, il leur faut du riz au moins une fois par jour pour avoir l’impression de s’être nourris», explique Umaru Fofana, rédacteur en chef du journal sierra-léonais Politico. Pourtant Joseph Sam Sesay, ministre de l’Agriculture, des Forêts et de la Sécurité alimentaire, aimerait que ses compatriotes prennent leurs distances avec le riz. Pour M. Sesay, cette dépendance excessive pourrait nuire à l’objectif de sécurité alimentaire du pays. «J’encourage nos concitoyens à changer leurs habitudes et à alterner leur consommation de riz avec d’autres produits cultivés dans le pays.» Ces «autres produits» étant l’igname, le manioc et la patate douce.

M. Sesay espère qu’en persuadant la population à consommer d’autres aliments, la production locale de riz – près de 693 000 tonnes en 2013 – sera amplement suffisante pour éviter l’importation de denrées alimentaires. Mais les Sierra-léonais ont tout bonnement ignoré son conseil, une manière de lui dire «merci, mais non merci».

Changer les habitudes des Sierra-léonais ne sera pas chose facile, mais le ministre s’inspire de l’exemple du Nigéria et du Ghana, deux pays dont les citoyens consommaient énormément de riz avant d’intégrer le manioc, l’igname, la fève, la pomme de terre et autres. En Sierra Leone, il s’agit en outre d’une question politique extrêmement sensible, les électeurs ayant tendance à préférer les candidats qui promettent du riz à un prix abordable.

Diversification des cultures

Dans un rapport destiné à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le chercheur sierra-léonais Ibrahim J. Sannoh signale que, bien que l’agriculture représente près de la moitié du PIB du pays, la production locale de riz contribue à elle seule à 75% du PIB agricole, et «la consommation annuelle de riz par habitant se situe parmi les plus élevées d’Afrique subsaharienne».

Les analystes considèrent que le ministre à raison de vouloir stimuler la production d’autres denrées. «Bien que le riz constitue la base du régime alimentaire sierra-léonais, le secteur repose largement sur une agriculture de subsistance, et la production de riz est insuffisante pour satisfaire la demande intérieure, sans même parler d’exportation», indique le site d’information en ligne NewsWatch Sierra Leone. En 2008, le gouvernement a créé son «Programme pour le changement» dans le but d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et d’exporter d’éventuels excédents.

Cinq ans plus tard, le verre peut paraître à moitié vide ou à moitié plein selon le point de vue adopté. NewsWatch regrette que «plus de 60% du riz consommé dans le pays [soit] toujours importé». Le Programme alimentaire mondial (PAM), l’organe des Nations Unies responsable de la lutte contre la faim, estimait l’an dernier que les ménages sierra-léonais consacraient «en moyenne 63% de l’ensemble de leurs dépenses à l’alimentation», tandis qu’environ 52% de la population empruntait de l’argent pour se nourrir.

La pauvreté, un problème d’actualité

Le tableau d’ensemble de la pauvreté en Sierra Leone n’est pas plus encourageant. Selon la Banque mondiale, près de 53% de la population vit avec moins d’1,25 dollar par jour. L’Indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), qui évalue 187 pays sur la base de l’espérance de vie, l’éducation et les revenus, plaçait la Sierra Leone au 177e rang du classement en 2013. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) estimait l’an dernier qu’environ 34% de la population présentait un retard de croissance physique dû à la malnutrition. La situation est particulièrement grave dans les districts de Moyamba, Pujehun et Kenema – certaines des régions les plus vastes de Sierra Leone.

L’inadéquation des infrastructures est un obstacle majeur à la sécurité alimentaire. Selon le PAM, les fréquentes coupures d’électricité et le mauvais état des routes affectent l’agriculture, et «l’insuffisance des infrastructures ainsi que les inondations à la saison des pluies ont également un impact négatif sur les consommateurs».

M. Sesay s’est néanmoins targué l’an dernier d’une augmentation de 35% de la production de riz, de 34% de celle de manioc et de patate douce, et d’une évolution positive du café, du cacao et de l’huile de palme. Andrew Keili, expert en développement et conseiller auprès de la Banque mondiale, soutient ces efforts de diversification. Sur son blog, M. Keili a lui aussi indiqué que la consommation d’aliments autres que le riz contribuerait à l’objectif de sécurité alimentaire. Il a néanmoins souligné que «certaines de ces denrées pourraient être accessibles aux citadins relativement aisés… mais pas aux populations pauvres». Citant un rapport du PAM, il a rappelé qu’avec une inflation d’environ 13%, la pauvreté était la principale cause d’insécurité alimentaire.

Le rôle du PDDAA

Toutefois, on observe une réduction constante du montant annuellement consacré par le gouvernement aux importations alimentaires, passé de 32 à 15 millions de dollars entre 2007 et 2013. Les données de la Banque mondiale semblent confirmer les progrès annoncés par le ministre. La production de riz a notamment enregistré une croissance soutenue entre 2007 et 2013, passant de 370 000 à 693 000 tonnes. Le secteur agricole du pays croît néanmoins à un rythme de 5,3%, loin des 6% fixé par l’Union africaine en 2003, lors de l’adoption du Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA).

Lors de la signature de ces accords en septembre 2009, le Président Ernest Koroma a déclaré «[qu’il s’agissait] d’un moment historique pour la Sierra Leone, mais également pour l’ensemble de l’Afrique. Nous considérons le PDDAA comme une initiative cruciale pour éradiquer la faim et la pauvreté».

Pourtant, Ibrahim Mayaki, secrétaire exécutif du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), n’a pas inclus la Sierra Leone dans la liste des six pays ayant atteint ou dépassé l’objectif d’allocation de 10% du budget national à l’agriculture : le Burkina Faso, l’Éthiopie, le Malawi, le Mali, le Niger et le Sénégal. La Sierra Leone se trouve en effet dans la catégorie des pays consacrant entre 5% et un peu moins de 9% de leur budget national à l’agriculture.

Progrès

La situation du pays est bien meilleure qu’il y a une dizaine d’années. Dans les années 90, la Sierra Leone était surtout connue pour ses diamants et sa terrible guerre civile, en partie alimentée par la course aux pierres précieuses. Durant cette période, le secteur agricole présentait une croissance généralement inférieure à 2%.

En 2001, alors que la guerre touchait à sa fin, le pays ne produisait que 186 000 tonnes de riz par an. La situation actuelle montre que cette nation exploite désormais d’autres richesses : celles qui poussent sur son sol fertile. Aujourd’hui le pays aspire à l’autosuffisance alimentaire.

En témoigne l’exemple de Marie Kargbo, qui cultive du riz sur un domaine de six hectares dans le district de Kambia, dans le nord-ouest du pays, et dont les abondantes récoltes sont le résultat du soutien des pouvoirs publics. «Auparavant, la vie des exploitantes agricoles était très difficile», confiait-elle récemment à un reporter de l’agence de presse Inter Press Service. «Mais maintenant, la culture du riz est fructueuse. Nous avons reçu du gouvernement des semences, des motoculteurs, des engrais et des pesticides.»

L’appel du Président

Les autorités comptent consacrer plus de 10% du budget national à l’agriculture, ce qui se traduira par davantage d’outils, tracteurs, engrais et autres équipements utiles aux exploitants ruraux. Le gouvernement a déjà refondu le précédent programme dans une nouvelle stratégie baptisée «Programme pour la prospérité» (pour la période 2013-2018, correspondant au second mandat du Président Koroma), qui devrait poser les bases de l’entrée de la Sierra Leone dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire d’ici 22 ans.
Évoquant l’agriculture comme «l’aspiration fondamentale du Programme pour la prospérité», le Président Koroma a annoncé en décembre dernier l’allocation de 1,6 milliard de dollars au secteur – sur les 5,7 milliards destinés à la mise en œuvre du Programme pour la prospérité pour les cinq ans à venir. Cela représente environ 35% du budget total, une part largement supérieure à l’objectif fixé par le PDDAA.
Le Président Koroma souhaite une agriculture commerciale, une valorisation du secteur et un développement de l’agro-alimentaire, comme en témoigne son appel lancé en décembre dernier : «Nous avons trop longtemps pâti de liens insuffisants entre producteurs primaires et consommateurs, de systèmes fonciers inefficaces, d’une production électrique sous-optimale et de réseaux de télécommunications déficients.» Il s’est engagé à restructurer le système éducatif afin de développer «un état d’esprit et des compétences pour une application innovante de la science et de la technologie», et attirer ainsi les investisseurs vers le secteur agricole.

Le véritable «joyau»

Une combinaison de facteurs pourrait permettre à la Sierra Leone de réaliser son rêve d’autosuffisance alimentaire. Les pluies, par exemple, ont été irrégulières mais globalement suffisantes. Le rapport de M. Sannoh mentionne également d’autres facteurs : le pays couvre un territoire de 72 300 km², dont 5,4 millions d’hectares (74%) potentiellement cultivables. Les hauts plateaux représentent 80% des terres arables, adaptées à différentes cultures de subsistance ou de rente. Les plaines, plus fertiles, peuvent elles aussi atteindre des rendements agricoles élevés.

Le président lui-même a parlé de réformes du droit foncier et d’application de la science et de la technologie au développement du secteur agricole. Les idées affluent, et le rôle de l’agriculture dans le développement socioéconomique est de plus en plus reconnu. Il semble qu’une prise de conscience se soit faite et que les Sierra-léonais commencent à penser que, même si leur sous-sol renferme d’énormes gisements de minéraux de grande valeur, tels que l’or, les diamants, le rutile et la bauxite, le pays n’a pas de «joyau» plus précieux que ses vastes et fertiles terres en friche.

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