L’agroalimentaire doit primer en Afrique

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Photo: UNECA

Les performances économiques africaines ces dix dernières années ont été remarquables, avec une croissance moyenne de 5%. Si cette croissance se maintient, les projections indiquent que le PIB du continent pourrait tripler d’ici 2030 et multiplier par sept en 2050 pour dépasser celui de l’Asie. Or pour l’instant, cette croissance ne s’est traduite ni par des créations d’emplois, ni par la réduction des inégalités.Au-delà de la croissance, le continent doit se transformer.

La production agricole est l’un des secteurs les plus importants pour une majorité de pays africains. Environ 75% des Africains dépendent de ce secteur comme moyen d’existence. L’histoire a montré combien l’agriculture (l’agroalimentaire et l’agro-industrie,) est un moteur de croissance à travers le monde, au Brésil par exemple, ou encore en Chine. L’agroalimentaire et l’agro-industrie représentent plus de 30% du revenu national des pays africains et constituent l’essentiel des revenus d’exportation et de l’emploi. Un agroalimentaire performant représenterait une nouvelle frontière en termes de croissance, puisqu’elle générerait presque instantanément de la valeur ajoutée grâce à une industrialisation fondée sur les produits de base, exploitant les liens en amont et en aval de l’économie. Cette industrialisation permettrait aussi de sortir un grand nombre d’habitants des zones rurales de la pauvreté et de créer des emplois.

L’agroalimentaire est un réservoir important en termes d’opportunités. Le postulat sous-jacent d’une diversification des sources de croissance peut permettre d’éviter une trop grande dépendance vis-à-vis des revenus d’exportation issus des produits de base.

Relever les défis existants

L’Afrique a plusieurs opportunités à saisir pour relever les défis dans l’agroalimentaire. Alors même que le continent possède la première réserve de terres arables au monde – environ 60% – les rendements agricoles du continent, eux, sont les plus faibles tous continents confondus et ne contribuent qu’à hauteur de 10% de la production agricole mondiale. La moyenne des rendements céréaliers en Afrique se situe à 1,2 tonne par hectare, contre 3 tonnes par hectare pour l’Asie et l’Amérique latine et environ 5,5 tonnes par hectare pour l’Union européenne. Paradoxalement, le continent est importateur net de produits agricoles depuis les années 1980 et dépense entre 40 et 50 milliards de dollars par an pour importer ces produits. Malheureusement, du fait de son incapacité à créer de la valeur ajoutée, il exporte aussi des emplois.

Tout d’abord, l’Afrique peut nourrir l’Afrique car elle est bien pourvue en ressources et en marchés. Mais il faudra plus que des politiques axées sur le progrès technologique. L’amélioration de la productivité signifie qu’il faut puiser dans les réserves d’eau pour irriguer, stabiliser les prix tout en supprimant les subventions inutiles, se servir de semences qui augmentent les rendements, améliorer les infrastructures de transports de base, inciter les institutions financières à investir dans l’agriculture familiale autant que dans l’agriculture commerciale, et rendre le secteur de l’agroalimentaire rentable et compétitif. En s’inspirant des leçons de certains pays asiatiques, de l’Argentine ou du Brésil, l’Afrique a les moyens de prendre en main son propre destin.

En deuxième lieu, la croissance de la population africaine doit devenir un avantage. En 2050, la jeunesse africaine représentera à elle seule un quart de la main d’œuvre mondiale. La classe moyenne du continent est en plein essor et l’urbanisation est actuellement de 3,7%, soit plus de deux fois supérieure à ce qu’elle est dans le reste du monde. Compte tenu du rythme de leur évolution et de leur magnitude, ces tendances fortes offrent, dans leur combinaison, une chance aussi rare qu’historique d’industrialisation rapide.

L’agroalimentaire est crucial pour répondre aux besoins en produits comestibles des consommateurs urbains, et en particulier à leurs besoins en produits alimentaires transformés. Les pays émergents pousseront aussi la demande de produits agricoles africains à la hausse. La possibilité d’établir des liens entre production et commercialisation ainsi que des synergies entre les différents acteurs de la chaîne de valeur de l’agroalimentaire (producteurs, transformateurs, exportateurs) est énorme. Elle peut se réaliser grâce à des primes à l’investissement du secteur privé pour encourager la compétitivité nécessaire et s’aligner sur les exigences des consommateurs en matière de prix ou de qualité des produits. Le passage d’une production primaire à un secteur moderne avec des filières intégrées offrira des opportunités lucratives aux petits exploitants agricoles – qui sont en majorité des femmes – et générera des emplois modernes pour les jeunes du continent.

En troisième lieu, les opportunités croissantes résultant des investissements dans les infrastructures aideront à surmonter les défis actuels liés aux problèmes d’accès entre les exploitations où la production a lieu et les activités qui sont situées en aval, comme la transformation ou la commercialisation. Ces opportunités ouvrent la voie à une augmentation de la production de produits agricoles à valeur ajoutée supérieure. Si l’intégration régionale peut aider les pays à réaliser des économies d’échelle, elle devrait aussi leur permettre de minimiser les coûts de transaction élevés dus à la fragmentation des marchés ou au contrôle des prix. Tant que les gouvernements poursuivent leurs politiques régionales de libre échange en s’abstenant d’imposer des restrictions à l’exportation et à l’importation et des barrières non tarifaires, la production destinée aux marchés domestiques n’en sera que plus attrayante et contrecarrera les effets des régimes tarifaires existants qui favorisent les matières premières plutôt que les produits alimentaires transformés.

En quatrième lieu, il est possible de soutenir la croissance de l’Afrique et de relever les défis énergétiques auquel le continent fait face. En Afrique, la consommation d’énergie par habitant (énergie hydraulique, énergie fossile et biomasse) ne représente actuellement qu’un quart de la moyenne mondiale, alors même que le potentiel du continent en matière d’énergies renouvelables est considérablement plus élevé que la consommation d’énergie actuelle ou à venir. L’Afrique possède d’abondantes ressources renouvelables à faible émission de carbone qui, du fait d’une demande énergétique croissante et de coûts technologiques en baisse, doit lui permettre d’offrir des solutions énergétiques compétitives, que ce soit pour les communautés rurales éloignées ou les centres urbains qui ne cessent de grandir. La fourniture d’énergie aux communautés rurales améliorera non seulement la qualité de vie au niveau individuel, mais permettra aussi à l’agroalimentaire d’augmenter ses capacités.

Enfin, les changements rapides qui interviennent au niveau de la demande et des technologies signifient que l’Afrique a les moyens d’une révolution technologique. Du fait de sa position relative de nouveau venu, le continent a la possibilité de s’appuyer sur les dernières connaissances en la matière pour renforcer ses outils technologiques, son savoir-faire et ses capacités d’innovation, et rendre ainsi plus compétitifs les systèmes agro-industriels dont il dispose.

Des politiques robustes mieux adaptées

Il est urgent d’établir un cadre politique robuste et adapté aux besoins qui permette de supprimer les obstacles à l’agro-industrialisation et d’encourager les investissements. Un tel cadre doit, sans que cela soit d’ailleurs limitatif, inclure les éléments suivants: a) s’assurer qu’une juste combinaison de politiques agricoles, industrielles et commerciales soit en place afin d’encourager la production de matières premières agricoles et leur distribution; b) s’assurer que les droits fonciers et relatifs aux ressources naturelles sont reconnus et pris en compte pour permettre le transfert de ces droits de manière à encourager l’utilisation des terres et des ressources à des fins productives et à renforcer la confiance des investisseurs; c) trouver de nouvelles sources de financement, comme les fonds souverains ou autres ressources nationales, de manière à inciter le secteur privé à investir; d) utiliser les partenariats public-privé pour financer l’agroalimentaire et faciliter le renforcement des capacités grâce à la formation technique et entrepreneuriale.

Les entreprises kényanes de légumes frais sont désormais présentes sur le marché des exportations à forte valeur ajoutée. Elles ont réussi grâce à une collaboration effective entre le secteur privé et le secteur public et au renforcement des liens entre entreprises et organismes éducatifs. Si le Kenya en est capable, pourquoi pas d’autres pays africains ?

L’Union Africaine a fait de 2014 l’Année de l’agriculture et de la sécurité alimentaire. Elle pourrait donc être aussi l’année de l’engagement et de la dynamique politiques nécessaires à la transformation effective de l’agroalimentaire en un secteur d’avenir pour l’Afrique, une nouvelle frontière en quelque sorte. 

Carlos Lopes est Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique. 

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