Un exode rural massif en Mauritanie perturbe la cohésion sociale

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Mauritania
Ahmed Oudl Salem, chef du village harratine d'Ould Rami Boudizemdans la commune de Wompou au Guidimakha.

MEZEIN TERCHITT/NOUAKCHOTT, 22 janvier 2014 (IRIN) - Depuis plusieurs décennies, dans la région du Sahel, les hommes en âge de travailler quittent leur village pour aller chercher un emploi dans les villes régionales ou les capitales. Lorsqu’ils en ont la possibilité, ils rentrent chez eux pour planter ou récolter leurs cultures. La Mauritanie ne fait pas exception, mais le phénomène est particulièrement marqué dans ce pays, indiquent plusieurs organisations d’aide humanitaire ; les uns après les autres, les villages sont désertés par les hommes en âge de travailler et cette dynamique commence à avoir des implications au niveau social.

Les organisations non gouvernementales (ONG) Caritas et Action contre la faim (ACF) estiment que, dans les villages des régions de Guidimakha et Gorgol, plus de 75 pour cent des hommes en âge de travailler sont partis s’installer dans les villes régionales ou à Nouakchott, la capitale. Ils travaillent sur les chantiers de construction ou dans les ports de Nouakchott et Nouadhibou, dans les centres agricoles, comme Rosso, Kaédi ou Selibaby, sont conducteurs de voitures à cheval ou tiennent de petits commerces.

Depuis une quarantaine d’année, l’exode rural est un phénomène « généralisé » dans ces régions ainsi que dans le Hodh El Gharbi et le Hodh el Chargui, a indiqué Mohamed Ould Aida, secrétaire général du ministère du Développement rural.

Jouheida Mint Mahmoud, qui vit à Ould Rami Boudizem, un village de la région de Guidimakha, a dit à IRIN que le village avait connu sa période la plus difficile il y a quatre ans, lors de la sécheresse de 2008-2009. « Ensuite, même les femmes sont parties pour aller chercher du travail au Sénégal … Je suis allée à Tiyabou [au Sénégal] pour envoyer de la nourriture et de l’argent, tout ce que je pouvais trouver, aux jeunes femmes et aux adolescents qui étaient restés », a-t-elle dit, montrant aux journalistes d’IRIN ses mains calleuses et ses pieds meurtris par le travail agricole.

Aujourd’hui, ACF lui fournit régulièrement une aide, ce qui lui permet de rester au village.

Bouleversement de l’ordre social

Les crises alimentaires successives et les vagues d’exode rural ont bouleversé la cohésion sociale dans certains villages, a dit Yobou Ould El Id, chef du village de Wompou, situé dans la région de Guidimakha. Le village compte une centaine d’habitants, dont seulement une dizaine d’hommes.

Parmi ceux qui sont restés, il y a des jeunes garçons et des adolescents qui ont quitté l’école – ils se disputent souvent, a dit M. El Id. « Mais il n’y a pas de frères, pas de pères, pas d’oncles pour gérer ces tensions, et les anciens ne peuvent pas aller dans tous les foyers pour s’en occuper », a-t-il dit à IRIN.

Si les femmes sont habituées à effectuer des travaux agricoles lourds et se sont toujours occupé des jardins maraîchers, la présence des hommes serait bénéfique lors de la semence de certaines cultures, comme le riz, a dit M. El Id.

Maty Mint Boide, secrétaire général du Département de la famille et des enfants à Nouakchott, dit que l’exode a eu un « impact négatif sur la fréquentation scolaire ». Les femmes sont moins susceptibles d’accorder la priorité à l’éducation, car elles sont peu nombreuses à être allées à l’école, a-t-elle dit. « Bon nombre d’enfants sont livrés à eux-mêmes, avec leur mère ou leur grand-mère, et ils ne reçoivent pas suffisamment de conseils », a-t-elle dit à IRIN, avant d’ajouter que le Département s’efforce de sensibiliser les femmes des villages vulnérables à l’éducation.

Si les mères sont souvent les premières à donner la priorité à la scolarisation des enfants, rares sont celles qui sont peu familières avec l’éducation, a dit Boubacar Ould Messaoud, président de SOS Esclaves, une organisation qui fait la promotion des droits humains. Selon lui, le problème est lié à l’esclavage, une pratique qui demeure prévalente dans le pays et qui fait que les adultes ne sont pas « prêts » à prendre des décisions qui concernent leur vie et celle de leurs enfants.

Augmentation du taux de divorce

En théorie, l’exode rural devrait contribuer à l’augmentation du revenu des ménages – et plusieurs familles interrogées par les journalistes d’IRIN ont indiqué qu’elles avaient reçu jusqu’à 80 dollars par mois grâce aux transferts de fonds effectués par les migrants installés en zone urbaine – mais cela n’est pas toujours le cas, selon Mme Mint Boide. Certains hommes trouvent du travail en ville et abandonnent leur famille. « Il n’est pas rare qu’ils prennent une deuxième, voire une troisième femme », a-t-elle dit à IRIN.

Le taux de divorce a explosé dans certaines communautés des régions de Guidimakha et Gorgol, et notamment au sein de la communauté haratine, dit Mohammed Ould Boulla, animateur au sein de l’organisation ACF. 

Zeinabou Mint Waly, 24 ans, vit seule avec ses trois enfants à Mezein Terchitt, un village de la région de Gorgol. Son mari est revenu au village pour divorcer, puis il est reparti à Nouakchott. Un tiers des hommes en âge de travailler ont quitté le village, estime M. Boulla d’ACF.

L’argent des transferts de fonds sert à faire face aux dépenses de première nécessité, mais un phénomène est apparu dans ce village et dans d’autres villages, a-t-il dit. Ainsi, même les familles les plus pauvres ressentent une pression pour exhiber les richesses matérielles acquises avec l’argent des transferts. Une partie importante des fonds reçus peut servir à acheter un téléphone portable, des vêtements ou à organiser un baptême et les familles croulent sous les dettes malgré l’aide reçue.

C’est dans ce contexte de pressions financières que le taux de divorce et les abandons ont augmenté, a dit M. Boulla.

Doper les revenus des populations rurales

Le gouvernement et les agences d’aide humanitaire s’efforcent de doper les revenus des populations rurales et de renforcer la sécurité alimentaire afin d’encourager les hommes à rester chez eux. Ainsi, le ministre du Développement rural a donné des petites parcelles de terre et du bétail, en particulier aux familles vulnérables de Trarza, Gorgol et Guidimakha, une zone connue sous le nom de ‘triangle de la pauvreté’.

Depuis 2010, en collaboration avec la Banque africaine de développement, le ministre mène un projet de formation des agriculteurs ruraux à l’agriculture irriguée dans la région de Brakna. Il espère que cela permettra de promouvoir une agriculture irriguée durable et de renforcer la sécurité alimentaire dans les zones rurales.

Dans le cadre de ce projet, 5 200 hectares de terres ont été cultivés, selon Dagha Missa Abadallahi, directeur du département de l’agriculture à la Banque africaine de développement en Mauritanie.

Le secrétaire général du ministère du Développement rural, Mohamed Ould Aida, indique qu’environ 1 500 hommes sont rentrés chez eux depuis 2010 grâce à ce projet. Les ménages ciblés ont noté une amélioration de leurs conditions de vie et de l’assainissement, une augmentation de leurs revenus et une amélioration du statut nutritionnel de leurs enfants.

Le soutien apporté par l’agence d’aide ne suffit généralement pas à convaincre les hommes de rester au village, mais si l’agence offre des réponses à plusieurs problèmes – accès à l’eau, équipement agricole, semences et aide en espèces – elle a plus de chances d’y arriver, a indiqué un observateur.

Ethmane Ould Sidi Ali est l’un des rares hommes à ne pas avoir quitté son village d’Ould Rami Boudizem durant la période maigre de 2011-2012. Sa famille a bénéficié de transferts de fonds ainsi que des semences et des équipements fournis par ACF pour s’occuper de ses champs de maïs et de millet.

« Avant de recevoir l’aide des organisations internationales, mon mari quittait souvent le village pour chercher du travail », a dit Jouheida Mint Mahmoud, la femme d’Ali. « Aujourd’hui … c’est un peu plus fiable. Tous les hommes qui sont restés cultivent la terre. Cette année, ils ne sont pas tous partis chercher du travail ». 

Mais les progrès restent fragiles, a dit Aart van Den Heide, un consultant de l’Union européenne (UE). L’aide fournie par le gouvernement « a renforcé [la] résilience de certains ménages aux bouleversements externes ... mais s’il y a une nouvelle année de sécheresse ... les mécanismes d’adaptation se désintégreront, ce qui conduira une fois de plus les hommes à quitter leur village », a-t-il dit à IRIN.

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