Les survivants du génocide rwandais se battent pour reconstruire leur vie

Le génocide peut se reproduire n’importe où, dit Jacqueline Murekatete, une rescapée

Pour Jacqueline Murekatete, se réveiller un matin pour apprendre que toute sa famille avait été assassinée relevait d’un film d'horreur. Et pourtant, c’est bien ce qu’elle a vécu il y a 19 ans avec de nombreux hommes, femmes et enfants au Rwanda, pays d'Afrique orientale. Dès le 4 avril 1994, près d'un million de personnes appartenant à la minorité tutsie et quelques Hutus modérés ont été massacrés à coups de hache dans un accès de folie meurtrière qui a duré une centaine de jours. Des extrémistes hutus étaient derrière ces massacres brutaux.

Jacqueline n'avait que neuf ans à l'époque. Si elle a survécu, c’est parce qu'elle était en visite chez sa grand-mère dans un autre village. De là, elle a cherché refuge dans un centre missionnaire italien. Son voyage s’est terminé aux États-Unis, où elle a été  adoptée par un oncle. Au fil des ans, elle a raconté son histoire pour sensibiliser les gens sur les crimes de génocide et les atrocités de masse. Elle estime que le génocide est le plus grand crime qu'un être humain puisse commettre. « Je pense qu’il s’agit d’une grave injustice parce qu’on vous tue simplement à cause de vos origines. Je n'ai pas choisi d'être tutsie. »

La lutte des survivants

C'est son combat contre l'intolérance et l'indifférence qui l'a amenée à se joindre à Miracle Corners of the World (MCW),une organisation de soutien aux jeunes, après ses études de premier cycle. En 2007, elle lance sa propre organisation MCW Jacqueline’s Human Rights Corner, un programme de prévention du génocide. Murekatete utilise cette plate-forme pour éduquer les gens sur le génocide et recueillir des fonds pour les victimes rwandaises. Selon les autorités rwandaises, il y aurait environ 300 000 à 400 000 survivants du génocide dans le pays, et 40 000 d'entre eux seraient sans abri.

Aujourd'hui, Jacqueline est internationalement connue pour son travail en tant que leader de la jeunesse et pour ses activités humanitaires. Elle a reçu de nombreux prix, dont le prix mondial de la paix et de la tolérance de l'Organisation des Nations Unies. Dans un café typiquement rwandais au cœur de Manhattan, entourée d’œuvres d'art de son pays et de l'odeur familière du café Arabica, Jacqueline a déclaré à Afrique Renouveau qu’elle faisait partie des plus chanceux. Elle a réussi à s'échapper, à bénéficier d’une éducation et à trouver un emploi.

« Dix-neuf ans plus tard, beaucoup [de survivants] font toujours face aux conséquences [du génocide], et la plupart d'entre eux continuent de se battre pour récupérer leurs biens » affirme-t-elle. À cela viennent s’ajouter les affections physiques et les traumatismes psychologiques qu'ils subissent. Beaucoup sont démunis, ajoute-t-elle. Les plus vulnérables sont les orphelins, les veuves et les victimes de viol.

L’organisation que dirige Jacqueline Murekatetea construit un centre communautaire pour les jeunes à Bugesera, un district à l'Est du Rwanda, qui abrite deux sites commémoratifs. Situé à seulement 40 kilomètres de la capitale, Kigali, Bugesera aurait perdu la moitié de sa population dans le génocide. Le centre communautaire offre des activités rémunératrices et des programmes éducatifs : de l'apprentissage de l'anglais, à l’acquisition de compétences en plomberie, en couture et en technologie de l'information.

Une justice imparfaite

Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) mis en place après le génocide avec l’appui de l’ONU devant fermer ses portes en 2014, Murekatete pense déjà à l'avenir. Elle travaille en collaboration avec l’organisation britannique Survivors’ Fundpour mettre en place un fonds fiduciaire international afin de venir en aide aux victimes du génocide. Le fonds fonctionne selon les mêmes principes que celui géré par la Cour pénale internationale de La Haye. Jusqu'à présent, le TPIR, basé à Arusha, en Tanzanie, a condamné 65 personnes et en a acquitté 12 ; en outre, 17 procédures d’appel ont été engagées et neuf suspects sont toujours en fuite.

De leur côté, les tribunaux communautaires rwandais, appelés « Gacaca », ont achevé leurs procès l'an dernier. Ces tribunaux avaient été créés pour accélérer les poursuites contre les coupables. Au cours des audiences, les accusés avouaient souvent leurs crimes en échange d'une réduction de peine ou d'une amnistie. Les tribunaux n’ont cependant pas indemnisé les victimes pour leurs pertes, déplore Murekatete. « Nous sommes conscients qu’avec la fermeture du [tribunal pour le Rwanda] et des procès gacaca, nous en sommes à un moment crucial, » déclare-t-elle, « Nous voulons nous assurer que les survivants ne seront pas oubliés ; il faut que les gens comprennent qu'il y a encore beaucoup à faire. »

« Plus jamais ça »

Cette année la commémoration du génocide rwandais a lieu le 7 avril. Pour Murekatete, « cette période de deuil ne concerne pas seulement le Rwanda. Nous devons nous souvenir du génocide et prendre conscience qu’il peut se produire n'importe où ». Elle est préoccupée par les atrocités massives qui continuent d’être perpétrées à travers le monde ; et elle l’explique en ces termes « ça n’est pas fini au Darfour, pas plus qu’en  Syrie ni au Congo. » Elle estime toutefois que des progrès ont été réalisés et en cite pour preuve les campagnes dynamiques et influentes de lutte contre le génocide au Darfour organisées par des écoliers et des universitaires du monde entier. Elle souligne également la récente déclaration des États-Unis selon laquelle la prévention du génocide « est dans l’intérêt de la sécurité nationale » et constitue une responsabilité morale. « Je pense que c'était un message puissant à envoyer parce que si un grand nombre de ces choses se sont produites, c’est parce que les pays estimaient que ce n’était pas dans leur intérêt d’intervenir. On peut donc parler de progrès. »

Ainsi, alors qu’elle prend part aux cérémonies et aux événements en hommage aux victimes du génocide de 1994, ses pensées vont vers sa famille défunte et en particulier, vers son petit frère alors âgé d’un mois. Elle ne se pose plus la question « pourquoi moi ? » mais elle s’interroge sur ce qu’elle peut faire « pour améliorer le monde afin de le laisser en meilleur état. »