Le point de départ, c'est la vérité

Exclusivité d’Afrique Renouveau
Interview de Choi Young-jin, Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire

Le 22 février, Michael Fleshman, envoyé d'Afrique Renouveau, a interviewé en exclusivité à Abidjan Choi Young-jin, chef de l'Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI), sur l'impasse politique dans laquelle le pays continue de se trouver et sur la dégradation de la situation sécuritaire. Depuis que la guerre civile a éclaté en 2002, la Côte d'Ivoire a été effectivement partagée entre le nord, contrôlé par les forces fidèles au Président Alassane Ouattara, et le sud, contrôlé par l'ancien président, Laurent Gbagbo. Le pays a replongé dans la crise après le refus par M. Gbagbo de reconnaître sa défaite par M. Ouattara dans l'élection présidentielle de l'an dernier. Le jour même où nous avons parlé à M. Choi, un groupe de médiateurs de haut niveau de l'Union africaine (UA) s'est entretenu avec les présidents antagonistes, et des heurts sanglants entre les partisans d'Ouattara et les forces de sécurité fidèles à M. Gbagbo se produisaient à quelques kilomètres seulement du quartier général de l'ONUCI.

Choi Young-jin, Special Representative of the Secretary-General for Côte d'Ivoire

Quelles sont les chances que le plus récent groupe de médiateurs de l'UA débloque la situation?

Chacun sait qu'il sera difficile de trouver une solution parce que c'est à peine s'il existe un terrain commun entre les deux antagonistes. Le Président Gbagbo veut le partage du pouvoir. Ce n'est pas un secret. Le Président Ouattara est prêt à parler à l'autre partie dès qu'elle aura accepté le résultat de l'élection. Il n'y a donc pas de terrain où ils se rencontrent et sur lequel édifier une médiation. C'est la raison pour laquelle les sept émissaires précédents de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) et de l'UA n'ont abouti à aucun résultat tangible. J'espère qu'ils pourront trouver le terrain commun permettant d'arriver à une solution.

Etes-vous encouragé par ce que vous avez vu et entendu après le premier cycle de médiation?

Je trouve fort décourageant d'assister à cet épisode de violences - plus de 19 morts, 65 blessés graves - durant lequel ont été utilisées des armes lourdes comme les roquettes, tirées directement sur des civils [par les forces pro-Gbagbo] afin de les disperser. Il ne faut pas utiliser de roquettes. Bien entendu, nous n'acceptons pas l'emploi de balles. Mais les roquettes sont des armes lourdes. Il faut donc ne plus s'en servir. Ce n'est pas un signal positif envoyer aux présidents du groupe de l'UA qui sont actuellement en Côte d'Ivoire.

Ensuite, il était bien qu'ils aient finalement rencontré les deux [parties]. J'adresse tous mes voeux au groupe de l'UA. Mais des difficultés surgissent déjà du fait de la non-participation de la CEDEAO. [La CEDEAO a menacé de conduire une intervention militaire pour contraindre M. Gbagbo à se retirer.]

L'utilisation d'armes lourdes ne représente-t-elle pas une escalade notable?

Oui, nous n'avons pas vu cela auparavant. Tirer des roquettes sur des attroupements de civils pour faire taire leurs protestations [contre Gbagbo], cela ne s'était pas produit jusqu'ici. C'est donc une sérieuse escalade de la violence. Nous avons publié un communiqué de presse au nom de l'ONUCI condamnant sans équivoque le recours aux armes lourdes et à la violence.

Pourquoi l'ONU n'a-t-elle pas pu mieux protéger les civils à Abobo, ici à Abidjan, et dans les autres secteurs touchés par la violence?

Il y a eu quelques ambiguïtés et malentendus concernant notre mandat de protection des civils. Si vous lisez avec soin la résolution du Conseil de sécurité [Résolution 1528, définissant le mandat de l'ONUCI], il y est dit que nous avons mandat de protéger les civils sans préjudice de la responsabilité première du Gouvernement ivoirien et des autorités militaires. C'est un pays immense, qui compte plus de 20 millions d'habitants et une armée de plus de 70 000 hommes. Celle-ci est responsable, en dernier lieu, de la protection des civils. C'est ce qu'ils nous ont demandé d'accepter quand ils ont signé l'accord politique d'Ouagadougou [qui a débouché sur l'élection de 2010].

Nos patrouilles de surveillance ont deux buts. L'un est de contrôler qui est responsable des actes de violence et de demander des comptes à leurs auteurs. C'est un aspect très important de la protection des civils, mais que certains tendent à négliger. [Les parties ivoiriennes] ont demandé à être responsables de la protection des civils dans le pays. Ce n'est pas un Etat en faillite. Il dispose de forces militaires bien payées, qui suivent un entraînement régulier et sont tenues sous contrôle... Nous publierons un rapport sur les atteintes aux droits de l'homme commises durant les deux ou trois derniers mois.

Le second aspect est notre protection directe. Quand nous avons eu un sérieux problème, comme à Abobo à la mi-janvier, il y avait un risque imminent de heurts entre les civils pro-Ouattara et les forces de sécurité pro-Gbagbo... La nuit précédente, 10 policiers pro-Gbagbo avaient été tués par des civils armés pro-Ouattara. Elles avaient donc décidé de venger leur mort.

Nous avions des informations selon lesquelles les forces de sécurité se massaient dans le secteur d'Abobo. Nous avons dû intervenir pour protéger les civils contre un éventuel massacre. Toute la nuit, nous avons été sur place. Je suis moi-même allé avec des renforts à une heure du matin pour nous interposer entre les deux camps. Je crois que notre présence en force, cette nuit-là, a prévenu un éventuel massacre de civils.

La communauté internationale est-elle prête à faire face aux conséquences humanitaires d'un retour à une guerre civile de grande ampleur? Je n'ai pas vu cette capacité en place lors de ma visite dans des camps de personnes déplacées dans l'ouest du pays.

La réponse à cette question est que nous faisons de notre mieux. La situation n'échappe pas encore à tout contrôle en raison de deux facteurs: l'un est que les forces militaires ne sont pas encore impliquées - au sud les FDS [Forces de défense et de sécurité, fidèles à M. Gbagbo].et au nord les Forces nouvelles [de M. Ouattara]. Elles utilisent des adversaires interposés. Si un affrontement direct survient entre FDS et Forces nouvelles, la situation échappera au contrôle. Ce sera une guerre civile. Nous faisons de notre mieux pour tenir à l'écart ces deux forces militaires. Jusqu'à présent, nous y avons réussi.

L'autre facteur est qu'il y a une sorte d'équilibre entre les deux forces. Cela explique le nombre relativement faible de morts et l'ampleur relativement faible des combats entre  les deux groupes. Les personnes déplacées et les réfugiés viennent des deux côtés. Ordinairement, en Afrique, ils ne viennent que d'un seul côté: une seule force militaire pourchasse et intimide un seul groupe ethnique.

Mais le succès sur le plan humanitaire est subordonné à la solution du problème politique central.

Absolument! C'est pourquoi la décision globale dépend d'Abidjan. En Côte d'Ivoire, Abidjan est le centre de la vie politique et économique.

Les sanctions financières internationales s'avèrent-elles un moyen de pression efficace sur M. Gbagbo?

L'idée traditionnelle est que ni les sanctions économiques ni les sanctions fiancières n'ont eu beaucoup d'efficacité à travers l'histoire. Mais vous avez ici une situation unique. Ce pays n'a pas de monnaie nationale qui lui soit propre. [Il] utilise la monnaie régionale, le franc C.F.A. [Il] n'a pas de banque centrale qui lui soit propre. Il utilise la banque centrale régionale, la BCEAO, dont le siège est à Dakar. Il sera donc tout à fait passionnant et essentiel d'examiner avec soin quel effet auront les sanctions financières. La décision prise par la BCEAO aura un effet immense sur l'évolution de la situation et rapprochera d'une solution.

De nombreux partisans de M. Gbagbo accusent l'ONU de s'immiscer dans les affaires intérieures de la Côte d'Ivoire et d'être prévenue en faveur de M. Ouattara.

Une certaine confusion règne sur la position fondamentale de l'ONUCI concernant la Côte d'Ivoire et les deux camps. Je voudrais m'expliquer. Avant tout — quoi qu'il arrive sur les plans financier et militaire — nous remplissons notre mandat fondamental sur trois points. Le premier est la protection des civils. Nous dépêchons des patrouilles jour et nuit dans les zones dangereuses.

Le second est la protection de l'Hôtel du Golfe/Golf Hotel [hôtel d'Abidjan où M. Ouattara a installé son quartier général]. Si l'Hôtel du Golfe n'est pas protégé, alors l'équipe du Président Ouattara sera contrainte d'aller probablement à Bouake [capitale de facto du nord]. Cela signifierait la division du pays et le retour probable de la guerre civile. Voilà pourquoi il est important de protéger l'Hôtel du Golfe.

Le troisième est la certification de l'élection. Il y a des gens là-bas qui n'ont pas de certitude à ce sujet. Nous avons certifié l'élection en termes dépourvus de toute équivoque. Si l'on a un doute quelconque sur la certification, à quelle meilleure autorité ou institution peuvent-ils faire confiance? Nous ne croyons pas que faire un nouveau décompte [comme l'ont proposé quelques dirigeants africains] ait un sens parce que la question se pose de savoir quelle entité en sera chargée. Et quelle entité sera plus neutre, plus impartiale que l'ONU? Je les adjure d'avoir confiance en l'ONU. Ce sera le point de départ. La vérité.

Quelle est selon vous la voie à suivre?

J'aimerais emprunter à l'Afrique du Sud sa méthode désormais fameuse de la [commission de] vérité et réconciliation. Il y a la vérité au sujet de l'élection. Si vous l'acceptez, la réconciliation est possible... Si vous n'acceptez pas la vérité, il y aura des violences. Aussi je pense que la voie à suivre est d'accepter la vérité. 

—Afrique Renouveau en ligne