L’Afrique commence à faire appel aux fonds d’urgence

Les réformes plus approfondies du système financier international risquent de se faire attendre

Les pays africains commencent à recevoir une partie de l’aide au développement et des autres ressources financières supplémentaires dont ils ont besoin pour surmonter la récession économique actuelle sans compromettre leurs plans de développement. Mais des doutes considérables ont été exprimés en ce qui concerne les financements: on ne sait s’ils seront suffisants et accordés à temps – particulièrement si la reprise de la croissance économique mondiale prévue en 2010 ne se manifeste pas.

Le groupe des 20 (G 20), une instance consultative qui réunit les plus grandes économies de la planète, a proposé à sa réunion de Londres du 2 avril une série de mesures pour faire face à la crise. Mais cette initiative a été accueillie avec un enthousiasme mitigé. Bien qu’importantes, les mesures prises par le G20 “pourraient ne pas être suffisantes pour faire face aux défis que pose cette crise à l’échelle mondiale,” avertit Situation et perspectives de l’économie mondiale, 2009, rapport de l’ONU. Globalement, c’est environ 50 milliards de dollars qui devraient être mis à la disposition des pays à faible revenu. Cependant, on ne sait pas bien encore quels sont les nouveaux financements que le G 20 offre ainsi ni quelle proportion l’Afrique en recevra et quand. C’est ce qu’affirmait dans un rapport établi en juin l’Africa Progress Panel, un groupe de sensibilisation africain.

Malgré ses promesses de stimuler la reprise de la croissance économique par des mesures appropriées, le G 20 a fourni peu de détails, choisissant de se concentrer sur le renforcement des ressources du Fonds monétaire international (FMI), pour lui permettre de prêter des sommes plus importantes aux pays touchés par la crise. Le G 20 s’est également engagé à soutenir une augmentation des prêts accordés par les banques régionales, comme la Banque africaine de développement (BAD), ainsi qu’une amélioration du financement du commerce international.

Il est envisagé de tripler les ressources du FMI, d’allouer à tous les pays membres des droits de tirage spéciaux supplémentaires (ces droits sont l’unité de compte du FMI), de lui permettre d’accorder des prêts bonifiés assortis de moins de conditions et de renforcer la surveillance de la politique économique de tous ses membres (y compris des plus riches). Les dirigeants du G 20 ont aussi exprimé leur soutien à la réforme du FMI et de ses institutions sœurs.

‘Les pays riches peuvent faire plus’

Un FMI réorganisé et aux ressources renouvelées, disposant politiquement de pouvoirs de contrôles plus importants représenterait “une grande victoire pour l’Afrique” déclarait à la mi-avril Trevor Manuel, alors ministre des Finances d’Afrique du Sud.

D’autres responsables africains ont accueilli favorablement les mesures du G 20 tout en demandant qu’on aille plus loin. “L’impression générale est que les pays riches peuvent faire plus pour aider les pays en développement,” a déclaré le ministre tanzanien des Finances et des affaires économiques Mustafa Mkolo à des journalistes lors de la réunion d’avril du FMI et de la Banque mondiale organisée à Washington.

Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI, a confirmé que l’Afrique pouvait espérer que les prêts à taux bonifiés qui lui sont accordés seraient doublés au cours des deux à trois prochaines années pour atteindre environ 6 milliards de dollars. La Banque mondiale a mis sur pied un mécanisme de financement rapide de 2milliards de dollars au profit des pays victimes de la crise; la BAD, pour sa part, a créé de nouvelles facilités permettant à ses membres de se procurer des liquidités d’urgence et de financer leurs échanges internationaux.

Fin mai, le Kenya et la Tanzanie ont eu recours à la nouvelle Facilité de protection contre les chocs exogènes du FMI, mise en place pour aider les pays victimes de crises soudaines causées par des facteurs externes. Selon le FMI, les prêts accordés à l’Afrique, que ce soit au titre de la Facilité de protection contre les chocs exogènes ou des stratégies de réduction de la pauvreté déjà existantes, se montaient fin mai à 1,5 milliard de dollars.

Un répit prolongé

Le FMI explique aussi qu’il assouplit les conditions qu’il impose aux emprunteurs et qu’il fait des efforts pour préserver les programmes sociaux en ciblant mieux ses prêts et ses subventions pour permettre aux plus vulnérables d’en bénéficier. M. Strauss-Kahn affirme que les cibles budgétaires ont été assouplies pour 80% des pays africains, “leur donnant un plus long répit pour s’adapter à la crise”.

La mise en œuvre de l’accord sur la nouvelle attribution de droits de tirage spéciaux attend que celui-ci soit officiellement approuvé par le Conseil des Gouverneurs du FMI. Mais une fois que cette attribution sera effectuée, elle renforcera les réserves de devises africaines d’environ 16 milliards de dollars, ce qui aidera à calmer les inquiétudes des dirigeants des banques centrales et des investisseurs.

À leur assemblée générale annuelle en mai, les actionnaires de la BAD ont accepté d’entamer des discussions sur une éventuelle augmentation du capital de la banque qui devrait augmenter le montant de ses prêts de 14% par an.À cette même réunion, la BAD, la Banque mondiale, la Banque de développement de l’Afrique australe et un certain nombre de prêteurs bilatéraux ont annoncé une stratégie coordonnée destinée à mettre 15 milliards de dollars à la disposition de secteurs clés comme celui des infrastructures.

La BAD mobilise également de nouvelles recettes fiscales, comme le fait pour sa part la Société financière internationale, organisme du secteur privé affilié à la Banque mondiale. Le tarissement du financement du commerce extérieur a eu un fort impact sur l’Afrique, explique M. Kaberuka. Au moment où le G 20 se réunissait, la Banque mondiale annonçait le lancement d’une initiative coordonnée entre organismes de prêt bilatéraux et multilatéraux qui ouvriront dans une première phase des crédits de 5 milliards de dollars.

Les perspectives de l’aide au développement

En dépit de ces nouvelles initiatives, les perspectives de l’aide au développement continuent à être problématiques. L’aide au développement accordée à l’Afrique a augmenté d’environ 10% en 2008, mais sur la base d’un déclin continu aux cours des deux années précédentes. Comme le soulignent l’Union africaine et la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) dans leur Rapport économique sur l’Afrique 2009, le niveau de cette aide est considérablement inférieur aux 72 milliards de dollars annuels considérés nécessaires pour réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement fixés en 2000 par les dirigeants du monde entier.

La nouvelle administration américaine a affirmé qu’elle doublerait son aide au développement au cours des cinq prochaines années. Le Royaume-Uni a promis de respecter ses engagements, le Danemark a promis 3 milliards de dollars pour financer l’emploi des jeunes et les investissements dans le secteur privé. Cependant, le Comité d’aide au développement (CAD) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui réunit les pays industrialisés a reconnu fin mai que certains de ses membres avaient déjà réduit leur aide et que d’autres risquaient de ne pas tenir leurs engagements.

Même si ces budgets ne sont pas réduits, la Banque mondiale explique que quelque 5 milliards de dollars pourraient être perdus cette année en raison des pertes de change essuyées par les seuls membres du CAD. Dans son dernier rapport intitulé Global Development Finance,la banque avertit que l’aide supplémentaire que l’Afrique a reçue n’a pas suffi pour combler le déficit de financement qui s’élargit et devrait atteindre cette année 30 à 40 milliards de dollars.

Des besoins à long terme

Mais l’abondance de financements à court terme comporte aussi des dangers, avertit la BAD dans un document présenté à son assemblée générale annuelle. La perspective de ressources élargies “a du bon et du mauvais” pour de nombreux pays forcés d’emprunter, car elle pourrait entraîner l’imposition de nouvelles dettes susceptibles de compromettre les récents efforts réalisés par le continent pour alléger le fardeau de sa dette. La banque signale aussi le risque que ces ressources soient consacrées aux mesures anticrise au détriment des plans de développement à long terme.

Pour s’assurer que les besoins de développement de l’Afrique restent au premier plan, les dirigeants africains réclament que leur influence et les pouvoirs de décision issus des votes dont ils bénéficient au sein des institutions financières internationales et dans d’autres instances soient renforcés. Les mesures prises jusqu’à présent ne tiennent pas suffisamment compte des préoccupations des pays en développement, s’est plaint Ojo Maduekwe, le ministre des Finances du Nigéria, à l’issue d’une réunion des ministres des finances du Groupe des 8 tenue en juin en Italie.

Quelques mesures préliminaires ont été prises; c’est ainsi que l’on a accordé à l’Afrique subsaharienne un troisième siège au conseil d’administration de la Banque mondiale, mais la vitesse à laquelle ces changements seront réalisés et leur portée restent peu claires.

Certains critiques réclament des institutions sinon nouvelles au moins plus démocratiques, une réglementation renforcée et des orientations différentes. Le Réseau européen sur la dette et le développement (Eurodad), coalition de 55 organisations non gouvernementales, affirme que le FMI continue à imposer des politiques budgétaires et monétaires contraignantes aux pays pauvres afin de combler les déficits financiers creusés par la crise.

Une conférence organisée du 24 au 26 juin par l’Assemblée générale des Nations Unies pour débattre des effets de la crise s’est faite l’écho de nombreux appels à une réforme du système financier international. “La crise a montré la nécessité d’être plus attentif à ce qu’ont à dire les pays en développement sur la manière dont le système financier international est géré et réglementé” a déclaré la vice-présidente gambienne Isatou Njie-Saidy. “ Nous n’avons pas provoqué la crise mais nous supportons la plus grande partie du fardeau; il est donc absolument logique que les décisions qui sont prises à notre sujet le soient avec notre pleine participation.