L’Afrique au miroir de sa jeunesse

Le 1er décembre dernier, dans le cadre de l’Année internationale de la jeunesse, le Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique de l’ONU a réuni des jeunes Africains notamment autour du thème de la jeune et l’avenir du continent. Devant les ambassadeurs et les représentants officiels présents, ces quatre jeunes Africains ont évoqué des défis auxquels ils sont confrontés et leurs perspectives d’avenir. Pour Afrique Renouveau, Liz Scaffidi a recueilli leurs propos.

Grace Akallo, former child soldier from Uganda Grace Akallo, ex-enfant soldat en Ouganda : “Les jeunes d’aujourd’hui représentent l’avenir.”
Photo: ONU Afrique Renouveau / Liz Scaffidi

“Les questions d’emploi sont cruciales”

Grace Akallo, 31 ans, ex-enfant soldat (Ouganda)

Que signifie être une ex-enfant soldat ?

Être enfant soldat est la pire des expériences pour jeune personne. C’est une expérience qui détruit l’enfance et l’avenir. Enlevés quand ils devraient être à l’école, au lieu d’apprendre les mathématiques par exemple, les enfants soldats sont forcés d’apprendre à se servir de la Kalachnikov. Ils deviennent des tueurs ou des violeurs. Et lorsqu’ils parviennent à s’échapper, ils sont seuls face au sentiment de culpabilité au sein d’une société qui ne les accepte pas. Personnellement, je suis une de celles qui ont eu de la chance. Je me suis échappée après sept longs mois de cruauté mais un grand nombre de mes amies n’ont pas pu. Certaines ont été tuées, d’autres ont subi des violences sexuelles avec comme résultat des grossesses non désirées et le Sida. Leur expérience va au-delà de la souffrance, c’est plutôt une condamnation à vie.

Ensuite, comment faire pour trouver un emploi afin de survivre ?

Les questions d’emploi auxquelles sont confrontés les jeunes dans des situations de conflit ou d’après-conflit sont cruciales. Les ex-enfants soldats sont une population sans éducation, sans qualifications et stigmatisés par leur propre société. Ils ne peuvent simplement pas aller de porte à porte à la recherche d’un emploi. Si cela n’est pas pris en compte, cela risque se transformer en problème de sécurité. Ces jeunes peuvent rejoindre les armées existantes ou même en créer une. En plus, les frustrations qu’ils éprouvent à être sans emploi et incapables de gagner leur vie et de subvenir aux besoins de leur famille perpétuent le cercle vicieux de la pauvreté et les tourments qui l’accompagnent.

Comment avez-vous réussi à échapper à cette situation ?

J’ai eu la chance. Une nonne qui dirigeait l’école d’où j’ai été enlevée, a suivi les rebelles dans la brousse et sauvé 109 des 139 élèves. Elle s’est aussi assuré que toutes les filles qui s’étaient échappées retournent à l’école sans payer de droits de scolarité. C’est comme ça que j’ai fini mon éducation secondaire au Collège St. Mary’s d’Aboke. J’ai ensuite pu entrer à l’Université chrétienne de l’Ouganda et après passer au Gordon College, au Massachussetts, ici au États-Unis. Je viens d’obtenir une maîtrise en développement international et en changement social de l’Université Clark. Je n’ai pas encore d’emploi mais j’ai le privilège d’avoir le potentiel pour un avenir productif.

Je pense que les jeunes qui ont vécu une situation de conflit ou d’après-conflit méritent de recevoir une éducation, d’acquérir des qualifications ; c’est leur seul moyen de survivre. Les jeunes d’aujourd’hui représentent l’avenir ; quelle sera la destinée de l’Afrique si tant de ses jeunes ont été détruits, marginalisés ou négligés ?

“Nous sommes les victimes, c’est à nous de trouver la solution”

Jonathan Bashi RudahindwaJonathan Bashi Rudahindwa

Jonathan Bashi Rudahindwa, 24 ans, étudiant en Droit,
(RD Congo)

Lors de votre intervention, vous avez parlé des épreuves que vous avez subies pendant la guerre de 1996 au Congo et comment vous avez, plus tard avec votre famille, pu fuir et vous mettre en sécurité. Vous avez maintenant une bourse Fulbright et vous étudiez en vue d’obtenir une maîtrise en Droit. Comment votre expérience a-t-elle influencé votre choix de carrière ?

Au Congo, j’ai vu des soldats tuer des gens. J’ai perdu de la famille et des amis. Depuis lors, je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur quand j’entends des détonations ou quand je vois quelqu’un en uniforme. En 1998, au début du second conflit, j’ai eu la chance de déménager pour la capitale [Kinshasa] qui n’était pas touchée. J’y ai suivi des études pendant 11 ans et acquis une éducation. J’ai choisi le droit pour essayer de défendre ceux qui n’ont pas été aussi chanceux que moi, qui sont encore victimes des conflits armés et des pires violations des droits humains.

Comment les jeunes peuvent-ils être protégés ?

Bien que j’admire le travail de l’ONU et de certaines ONG, je crois vraiment que la solution doit venir des jeunes Africains eux-mêmes. C’est nous qui sommes tués et violés, c’est nous qui sommes recrutés et traumatisés, c’est nous qui sommes victimes. C’est à nous de trouver une solution.

Ma suggestion est de commencer par une action de sensibilisation. À l’université, nous avons organisé des conférences pour mener un dialogue entre Congolais sur les moyens de mettre fin à la guerre et sur notre nouvelle Constitution. Nous avons aussi organisé un concours de tribunaux fictifs pour informer les gens sur des sujets comme les droits humains et sur notre nouvelle loi sur les violences sexuelles et les violences contre les enfants. Si nous pouvons parler de notre situation de victimes et de ceux qui nous oppriment, nos partenaires (comme l’ONU) seront dans une meilleure position pour de nous aider.

“Il faut mettre fin à la stigmatisation des malades du Sida”

Avril RuaAvril Rua

Avril Rua 25 ans, Avocate (Kenya)

En tant qu’avocate engagée dans la lutte contre le Sida, considérez-vous que la loi est une solution à la pandémie ?

Bien sûr la législation est importante, mais la clé est de mettre fin à la stigmatisation, de mettre fin au tabou. J’ai étudié la question du VIH/SIDA tout le long de mon éducation. Au Kenya, les filles âgées de 15 à 19 ans sont trois fois plus à risque que les garçons. Le VIH entraîne une stigmatisation qui force les gens au silence. Si tout le monde a peur de parler de la maladie, comment les décideurs politiques peuvent-ils appliquer les lois ?

Quels sont les rapports entre le VIH/SIDA et les droits humains ?

L’Afrique a adopté la tendance mondiale qui consiste à criminaliser les individus infectés par le VIH. Beaucoup de gens n’ont pas la possibilité de passer des tests et restent par conséquent dans l’ignorance de leur statut en ce qui concerne le VIH. Pis, étant donné que les lois qui le criminalisent sont floues, des innocents peuvent se retrouver accusés.

Au Kenya, selon la loi sur le VIH, une femme enceinte peut être accusée d’avoir transmis le virus à son nouveau-né. Le caractère imprécis de cette loi et à l’absence de progrès dans l’accès à l’information et aux tests se conjuguent pour créer une situation de violation potentielle des droits humains. La législation peut en elle-même avoir des conséquences négatives pour les personnes séropositives. Il est important de disposer d’une législation qui permette de demander des comptes aux gens. Une législation n’est efficace que si elle est associée à des principes sur les droits humains, une politique n’a d’effets que si sa mise en œuvre part de la base.

“La pauvreté est l’obstacle principal à l’éducation”

Plapa KoukpamouPlapa Koukpamou

Plapa Koukpamou, 34 ans, Représentants de la jeunesse africaine à l’Assemblée générale des Nations Unies, (Togo)

Pourquoi est-il important de faire passer votre message auprès des Nations Unies ?

Je pense que l’ONU et les gouvernements africains doivent collaborer pour mettre en place des politiques destinées à améliorer l’éducation. Les dirigeants semblent plus préoccupés par leurs propres problèmes que par le bien-être de leurs concitoyens. L’Afrique n’est pas pauvre mais la pauvreté y est l’obstacle principal à l’éducation.

Lorsque j’étais au primaire et au secondaire, il y avait un minimum de 80 élèves par classe. Quand je suis entré à l’Université de Lomé, à chacun de mes cours, il y avait plus de 500 étudiants par enseignant. La corruption et le manque de vision doivent laisser la place à l’organisation et à une meilleure gestion des ressources. L’Afrique n’a pas besoin d’aide financière, nous avons besoin que nos gouvernements mettent en place des politiques d’éducation qui correspondent aux réalités de nos pays. Une aide extérieure est certes nécessaire, mais elle devrait se faire sous la forme d’un apport expertise.

—Afrique Renouveau en ligne