Japon : le partenaire discret mais efficace de l'Afrique

Entretien avec Akihiko Tanaka, Président de la JICA
Akihiko Tanaka, Président de la JICA. Photo: Afrique Renouveau/Bo Li

La croissance continue de l'Afrique a éveillé l'intérêt des investisseurs des pays industrialisés, donnant ainsi naissance à une concurrence acharnée pour ses ressources et marchés. Les efforts d'expansion économique agressifs déployés par la Chine et l'Inde, entre autres, viennent à l’esprit. Le Japon, cependant, est un partenaire discret mais efficace de l'Afrique depuis 50 ans. Par l'entremise de son cercle de donateurs, l'Agence japonaise de coopération internationale (JICA), a apporté une aide sous forme de subventions et de prêts ; elle a investi avec son style singulier fondé sur l'appropriation locale, la paix, la gouvernance et les droits de l'homme. Elle travaille également avec un large éventail de partenaires internationaux, notamment l'ONU, des donateurs et la société civile, en coordonnant et en mettant en œuvre des projets sur le terrain.

Une diplomatie discrète

Le nouveau président de la JICA, Akihiko Tanaka, ancien vice-président de l'Université de Tokyo, remplit à la perfection le rôle de « diplomate discret ». En tant que spécialiste de la politique internationale, il connaît très bien les enjeux. Lors d'un entretien avec Afrique Renouveau, il a partagé son enthousiasme pour les progrès visibles réalisés dans plusieurs pays africains. Ses récentes visites au Kenya, en Tanzanie, au Mozambique, en Afrique du Sud et au Sénégal lui ont laissé une impression durable : « La communauté internationale doit féliciter l'Afrique pour ses réalisations. Je suis très impressionné. » M. Tanaka s'extasie sur les solutions novatrices comme la façon dont les agriculteurs kényans utilisent les téléphones portables pour s'informer des prix du marché. Il a parlé avec conviction de l'utilisation de la nouvelle technologie dans le développement, qu'il a qualifié de « l'un des domaines auxquels il faut prêter attention. » Et d'ajouter, « Je constate qu'une évolution dynamique s'installe, et j'ai donc bon espoir que ce dynamisme actuel conduira à une croissance durable. »

Autrefois premier donateur mondial à l'endroit des pays en développement, le Japon occupe désormais la cinquième place. Si la baisse a été constante ces dernières années en raison d'une dépression prolongée de son économie, le séisme tragique au Japon en 2011 a aussi été à l'origine d'une réduction de l'aide publique au développement (APD). Néanmoins, non seulement l'Afrique a été épargnée, mais elle a également vu sa part d'APD augmenter au fil des ans. En outre, le Ministre japonais des affaires étrangères, Fumio Kishida, a annoncé en mars lors d'une réunion ministérielle en Éthiopie que son pays offrirait une aide supplémentaire de 550 millions de dollars, selon le service international de diffusion allemand Deutsche Welle. Cette réunion était une séance préparatoire pour la cinquième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l'Afrique, ou TICAD, qui se tiendra en juin au Japon.

La TICAD, une initiative originale lancée par le Japon en 1993, encourage la communauté internationale à apporter davantage de soutien à l'Afrique et aux pays en développement. Sadako Ogata, la devancière de M. Tanaka, a joué un rôle prépondérant dans la mise en forme du forum. Sous sa direction, la TICAD a changé de stratégie : elle est passée d'un simple soutien à la promotion d'un développement inclusif conforme aux caractéristiques de la culture locale. La JICA a emprunté cette approche pour en faire sa « marque de fabrique. »

Apprentissage mutuel

Le Japon a adopté une approche différente de celle des donateurs traditionnels, il vise un partenariat mutuel plutôt qu'une relation donateur-récipiendaire. La JICA travaille au-delà du simple échange d'expertise technique. « Notre souhait est d'accentuer la coopération entre les peuples », explique M. Tanaka. « Il est important d'offrir de grandes sommes d'argent qui pourraient aider à la construction de routes, de barrages et de centrales électriques, mais en plus de cela, nous souhaiterions mettre l'accent sur le travail coopératif pour améliorer les conditions sanitaires, le travail coopératif pour améliorer l'éducation et le travail coopératif pour améliorer la production agricole. »

La JICA souligne également l'importance de l'apprentissage mutuel, ou, tel que M. Tanaka le décrit, « apprendre à apprendre. » En Éthiopie, par exemple, les experts japonais collaborent avec les experts du pays en vue d'améliorer la production industrielle. « Les experts japonais en savaient long sur les caractéristiques du Japon ou de l'Asie de l'Est, mais ils avaient peu de connaissances au sujet des particularités de l'Éthiopie. » C'est grâce au partage mutuel des techniques, des expériences et du savoir-faire qu'ils font avancer les choses. Il en est de même dans le domaine de la recherche agricole : les experts africains et japonais s'associent afin d'améliorer les cultures au moyen des techniques les mieux adaptées aux particularités locales. « Il ne s'agit pas seulement d'une association entre Africains et Japonais, mais aussi entre les peuples de différents pays africains », a insisté M. Tanaka, en citant l'exemple d'une école de soins infirmiers au Sénégal dans laquelle les pays voisins envoient leurs travailleurs sanitaires pour y être formés.

La collaboration entre le Japon et le Brésil constitue un autre exemple du fonctionnement de la stratégie d'apprentissage mutuel de la JICA. L'agence a joué un rôle crucial dans la transformation des savanes du Brésil, une région appelée le Cerrado, de terres incultes en un grenier mondial. Ce modèle est aujourd'hui reproduit au Mozambique. M. Tanaka souligne qu'il ne s'agit pas d'une approche univoque, en ajoutant que d'imiter la technique d'une région dans une autre ne fonctionne pas. Le Mozambique et le Brésil présentent des similarités climatiques et géologiques, mais il existe également une différence notable : le Mozambique a été le théâtre d'une longue guerre civile. M. Tanaka explique que nombreux sont les facteurs devant être pris en considération par ceux qui souhaitent mettre en pratique l'expérience acquise au Brésil. « L'apprentissage va au-delà de l'imitation. L'apprentissage est un processus qui consiste à utiliser une réflexion et des expériences personnelles en vue d'élaborer de nouvelles approches et solutions, en les combinant avec d'autres expériences. »

M. Tanaka estime également que le Japon peut apprendre de l'Afrique, tout comme les pays riches. « Le Nord n'est plus le seul à fournir des solutions au Sud. Il devient rapidement insignifiant. » Il fait remarquer que les pays dits en développement, comme le Kenya, innovent selon des manières que les pays développés n'ont jamais envisagées.

Faire des affaires avec l'Afrique

Étant donnée la nouvelle ruée vers l'Afrique, qui implique des investisseurs étrangers provenant non seulement du monde développé mais aussi des marchés émergents comme le Brésil et la Chine, le Japon pourrait reconsidérer ses relations avec l'Afrique. L'agence de M. Tanaka devra trouver un moyen d'aider les sociétés japonaises à entrer en affaires avec le continent. Le Japon a déjà un pied dans la place, car il est présent en Afrique depuis bien plus longtemps que n'importe quel partenaire récent du continent.

Cependant, M. Tanaka prévient que la croissance en Afrique n'est pas viable si l'on n'aborde pas les menaces pour la sécurité humaine. La notion de sécurité humaine est au cœur de la politique d'aide internationale du Japon. Les gens ont besoin de vivre en toute sécurité et avec dignité, insiste-t-il. Les pays doivent s'attaquer à la pauvreté, aux inégalités, au chômage et aux autres maux sociaux afin de réduire l'empathie pour les rebelles armés. « Il n'y a pas de problèmes à ce que la croissance dépende en ce moment des matières premières, mais alors, à l'aide des ressources et des fonds dérivés des matières premières, il faut cultiver et développer là où la sécurité humaine est menacée. »

Préserver la paix et la prospérité est également une priorité de longue date pour le Japon. Les ravages de la Seconde Guerre mondiale ont marqué à jamais le pays, et le Japon, d'expérience, connaît l'importance de la reconstruction et du développement économiques pour la vie des individus. C'est pourquoi il a investi énormément d'argent dans des initiatives visant à la consolidation de la paix et au désarmement. L'Afrique est aujourd'hui moins sujette aux guerres civiles et interétatiques ; les économies de marché et la gouvernance démocratique reflètent le changement qui s'opère, conclut M. Tanaka. « Nous admirons le développement dynamique actuel de l'Afrique, et nous aimerions partager avec elle ce dynamisme à travers un processus d'apprentissage mutuel. »