7 juillet 2006
Conseil économique et social
ECOSOC/6215

Département de l’information • Service des informations et des accréditations • New York

Conseil économique et social

Session de fond de 2006 - matin


LE CONSEIL ÉCONOMIQUE ET SOCIAL TIENT UNE RÉUNION-DÉBAT SUR LA CROISSANCE DURABLE POUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL


(Publié tel que reçu)


GENÈVE, 7 juillet (Service d’information des Nations Unies -- Dans le cadre de son débat consacré aux questions de coordination, le Conseil économique et social a tenu ce matin une réunion-débat sur la croissance économique durable pour le développement social, notamment l'élimination de la pauvreté et de la faim, un thème abordé dans ses dimensions normative et politique d'une part, programmatique et opérationnelle d'autre part.


Présidé par M. Hjalmar Hannesson, Vice-Président du Conseil, la réunion a d'abord entendu les présentations de M. Semakula Kiwanuka, Ministre d'État aux finances de l'Ouganda; Mme Nora Lustig, Directrice du groupe de lutte contre la pauvreté du Bureau des politiques du développement du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD); M. Jim Harvey, Chef du «Livelihoods Group» du Département du développement international du Royaume-Uni; et M. Yash Tandon, Directeur exécutif du Centre Sud à Genève.


M. Hannesson a rappelé la complexité du lien qui unit le développement social et la croissance économique, soulignant qu'il n'existe pas de solution toute prête pour le traitement des problèmes économiques et sociaux influençant la pauvreté et la faim.  La pauvreté est un phénomène multidimensionnel dont l'éradication ne peut être réalisée par une action limitée à seul secteur.


Les trois présentations techniques ont porté sur le développement durable, les modalités d'application de stratégies nationales de développement et le choix d'un modèle de développement alternatif pour les pays du Sud.  Le ministre ougandais a pour sa part présenté l'action de son pays pour la réalisation de ses objectifs de développement.


Au cours du débat interactif qui a suivi, auquel ont participé la Guinée, le Nigéria, la Mauritanie, la République bolivarienne du Venezuela, la Finlande, le Bénin et les États-Unis, les interventions ont porté notamment sur le rôle de l'éducation dans la croissance économique, la nécessité de certaines mesures protectionnistes, la lutte contre la corruption, dans les secteurs privé comme public.  Une délégation s'est dite préoccupée de l'accent porté de manière exagérée sur la croissance économique, au détriment de la réalisation d'objectifs tels que la lutte contre la faim, la pauvreté, qui sont les fins ultimes du développement.  En particulier, la lutte contre l'analphabétisme est une autre manière de favoriser le bien-être et d'augmenter les revenus.  Le Programme des Nations Unies pour le développement, pour renforcer l'idée que la croissance économique n'est pas suffisante à assurer le développement, met justement en valeur de telles actions orientées vers les plus pauvres. 


Le Conseil économique et social reprend ses travaux cet après-midi dès 15 heures pour une réunion-débat sur le même thème, en présence cette fois des Présidents des Commissions techniques de l'Organisation des Nations Unies.


DÉBAT SUR LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE DURABLE POUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL, NOTAMMENT L'ÉLIMINATION DE LA PAUVRETÉ ET DE LA FAIM


Présentations


Présentant le thème du débat, M. HJALMAR HANNESSON, Vice-Président du Conseil économique et social, a rappelé la complexité du lien qui unit le développement social et la croissance économique, soulignant qu'il n'existe pas de solution toute prête pour le traitement des problèmes économiques et sociaux influençant la pauvreté et la faim.  Le rapport du Secrétaire général a dans ce contexte montré l'impact des politiques appliquées au plan international sur la réalisation des objectifs de développement nationaux.  La discussion de ce matin portera sur les approches politiques actuelles, avec notamment une perspective universitaire des approches de la croissance favorables aux plus pauvres; sur les expériences et leçons tirées de l'action des institutions des Nations Unies et de Bretton Woods en particulier; enfin sur les expériences nationales des pays en voie de développement.  La pauvreté est un phénomène multidimensionnel, a dit M. Hannesson, dont l'éradication ne peut être réalisée par une action limitée à un seul secteur.


M. SEMAKULA KIWANUKA, Ministre d'État aux finances de l'Ouganda, a présenté les progrès accomplis par son pays dans la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement.  L'Ouganda vise à réduire la pauvreté de 28% en 2015, un objectif largement supérieur à ceux des Nations Unies.  La pauvreté a déjà décliné de 56% depuis 1992.  La sécurité alimentaire s'est également améliorée depuis dix ans.  En matière d'éducation primaire, la performance de l'Ouganda est excellente, le nombre d'enfants scolarisés dans le primaire gratuit étant passé de 2,5 millions en 1997 à 7,5 millions en 2005.  Les petites filles ont particulièrement bénéficié de cette tendance.  L'Ouganda oriente maintenant son action sur l'enseignement secondaire.  Le Ministère de la santé a mis sur pied une équipe spéciale chargée de la lutte contre la mortalité infantile.  S'agissant de la lutte contre le VIH/sida, le ministre a souligné qu'elle était axée notamment sur la prévention, et que le pays est parvenu à réduire la prévalence de la maladie de 20% en 1991 à 7% en 2005.  Le Gouvernement offre des soins gratuits contre le VIH/sida.  Le ministre ougandais a par ailleurs souligné que le gouvernement agit sur l'environnement, plus de 50% de la population ayant accès à l'eau potable et des investissements étant consentis pour le renouvellement des installations sanitaires dans tout le pays.  L'Ouganda a aussi mis sur pied des partenariats régionaux pour le développement avec ses voisins de l'Afrique orientale.  L'expérience de l'Ouganda montre que les objectifs du Millénaire pour le développement dans un pays ne peuvent être atteints que grâce à des investissements dans les secteurs sociaux.  L'Ouganda est actuellement dans une situation économique difficile et a fait appel à l'aide de la communauté internationale.


M. JIM HARVEY, Chef du Livelihoods Group du Département du développement international du Royaume-Uni, a déclaré que son gouvernement a tiré trois leçons s'agissant de la croissance: la croissance est la meilleure manière de tirer les populations de la pauvreté; réduire les inégalités permet aux plus pauvres de participer à la croissance et d'améliorer leurs perspectives; la réduction de la pauvreté d'une manière durable permet de faire en sorte que la croissance d'aujourd'hui ne compromet pas l'environnement de demain.  La croissance pose par ailleurs cinq défis, soit la nécessaire croissance accélérée dans les pays pauvres; l'attention nécessaire qui doit être portée à l'équité; l'utilisation de ressources renouvelables; un système commercial mondial plus juste; et une gestion des migrations susceptible de favoriser la croissance.  À la question de savoir si la croissance peut être à la fois durable et équitable, M. Harvey a répondu qu'il fallait augmenter la part de la croissance économique profitant aux plus pauvres et améliorer l'utilisation des ressources, surtout l'eau et l'énergie.  Les priorités économiques sont notamment l'amélioration de l'accès au marché, la gestion des risques et l'accès généralisé aux infrastructures.  S'agissant des efforts à mener sur le plan social, les priorités sont l'éducation, et celles des filles en particulier; la réglementation du marché du travail; et les transferts sociaux.  Certaines priorités doivent être fixées également en matière d'environnement, comme par exemple l'augmentation de l'accès à l'énergie par les plus pauvres, l'utilisation d'énergies propres et une action sur les changements climatiques.


MME NORA LUSTIG, Directrice du Groupe de lutte contre la pauvreté du Bureau des politiques du développement du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), a déclaré que les stratégies de développement nationales axées sur la réalisation des objectifs de développement, dépendent de quatre facteurs: les politiques doivent prévoir des mesures très spécifiques, les seuls effets induits de la croissance économique sont insuffisants; les politiques macroéconomiques et celles visant à la croissance doivent être parfaitement coordonnées; des normes minimales doivent être définies non pas seulement au niveau national, mais également au niveau des régions et des groupes de populations, les indicateurs moyens étant insuffisants compte tenu des disparités importantes dans les États mêmes.  Les objectifs de développement sont d'ordre qualitatif et quantitatif, certains sont des entrants (comme l'éducation primaire), d'autres sont spécifiques ou généraux, bref très variés et devant être adaptés à chaque pays.  Ils ne sont pas une fin en soi.  Deux écoles existent en matière de développement: la première estime que la croissance entraîne le développement et la réduction de la pauvreté; la seconde pose que le développement humain et la réduction de la pauvreté entraînent la croissance.  Mme Lustig a aussi présenté plusieurs stratégies d'articulation entre les objectifs de développement et la croissance, illustrées d'exemples nationaux récents, et décrit et évalué les étapes qui permettent de passer de la recherche sur le développement et sur la croissance à l'application de stratégies nationales: dans ce contexte elle a en particulier identifié certaines contraintes - normes sociales, géographie, économie, financement, etc.  - pour conclure qu'il n'existe pas de modèle théorique susceptible de régir cette démarche qui doit se nourrir de l'expérience.


Selon M. YASH TANDON, Directeur exécutif du Centre Sud, les statistiques montrent que depuis 1980, début de la grande vague de mondialisation, l'évolution des produits intérieurs bruts des États d'Afrique, d'Amérique latine et d'Europe de l'Est est assez mauvaise globalement.  Contrairement à ce qu'avaient prévu les économistes néoclassiques, la libéralisation n'a pas produit les effets escomptés.  La croissance crée des problèmes écologiques dans certaines régions vouées aux activités nécessitant une main-d'œuvre importante.  Plusieurs études montrent que les pays du Sud ont beaucoup à perdre de cette situation.  La Banque mondiale ne cesse de réviser les avantages économiques qui pourraient résulter du cycle de Doha.  Cent dollars de croissance ont engendré un dollar de croissance pour les pays pauvres avant 1990, contre 26 cents en 2005.  D'autres stratégies seront nécessaires, car celles existantes sont inopérantes.  Le développement doit être défini par ceux et celles qui le réclament, et non imposé par un modèle extérieur.  Toute nation a droit à sa propre politique.  Les pays du Sud sont étroitement liés

entre eux par l'histoire et la géographie, une interaction inextricable.  Le modèle classique est fondé sur une logique circulaire ayant entraîné le chômage et les migrations.  Il faut donc imposer un système fondé sur la qualité et inciter les pays du Sud à miser sur la production de valeur ajoutée.  Le développement n'est pas un produit exclusif de l'aide extérieure, quoique des soutiens puissent être prévus dans des conditions précises, notamment l'imposition de conditions politiques.  Le développement suppose aussi la souveraineté sur les ressources naturelles.


Questions et commentaires de membres du Conseil


L'intérêt de l'expérience de l'Ouganda en matière de sécurité alimentaire, comme garant indirect de la sécurité en général, a été relevé par un représentant, qui s'est dit aussi intéressé par les projets d'éducation primaire universelle.  Celle-ci pose néanmoins la question de son financement, mais les problèmes de scolarisation s'expliquent également par un manque de demande.  La lenteur des progrès dans le domaine de la santé a d'autre part été dénoncée, et l'intervenant a souhaité en connaître les causes.


En quoi les négociations multilatérales sont-elles néfastes pour les pays pauvres, a-t-il été demandé, compte tenu de la nécessité évidente d'un meilleur accès aux marchés par les pays les plus pauvres.  Faut-il vraiment maintenir le protectionnisme?  Qu'en est-il des droits de propriété intellectuelle ?


Une délégation a fait observer que les conflits régionaux exercent une influence extrêmement néfaste sur le développement économique et humain des États, que ce soit par des pertes directes de revenus ou par les effets des déplacements de populations. 


Une délégation a demandé aux panélistes si la lutte contre la corruption n'était pas un préalable pour le développement et non un objectif à long terme.


Une représentante s'est dite préoccupée de l'accent porté de manière exagérée sur la croissance économique, au détriment de la réalisation d'objectifs tels que la lutte contre la faim, la pauvreté, qui sont les fins ultimes du développement.  En particulier, la lutte contre l'analphabétisme est une autre manière de favoriser le bien-être et d'augmenter les revenus.  Une représentante a fait observer que de nombreux économistes estiment que la démarche doit être celle de la croissance d'abord.  Quel rôle le PNUD peut-il jouer pour favoriser la démarche inverse, et comment va-t-il promouvoir l'approche multidisciplinaire du développement, a demandé la représentante.


Le rôle de la démocratie dans les consultations devant présider aux choix nationaux en matière de développement a été relevé.  De même, il convient d'éviter les débats idéologiques stériles et d'user des statistiques avec prudence, a-t-il été observé.


Réponses des panélistes


M. KIWANUKA a précisé que les ressources de l'État ougandais destinées à l'éducation sont assurées en toutes circonstances.  L'éducation est gratuite mais pas encore obligatoire, le gouvernement prenant des mesures incitatives en direction des familles.  Le problème vient de la nécessité de disposer de suffisamment de ressources humaines pour le développement, c'est surtout vrai pour les autorités régionales dont les attributions augmentent suite aux mesures de décentralisation qui ont été prises: un effort doit être consenti en direction de la formation.  Le développement doit être une démarche englobant tous les secteurs concernés, a aussi dit le ministre ougandais, pour lequel la lutte contre la pauvreté ne répond pas à un modèle unique.  Il a par ailleurs estimé qu'il ne fallait pas accuser la croissance économique de tous les maux, mais plutôt les politiques économiques incapables d'assurer l'équité dans la croissance.


M. HARVEY a dit que ce qui doit nous intéresser n'est pas la croissance moyenne, linéaire, mais l'«élasticité» de la relation entre pauvreté et croissance.  Toute étude expliquant pourquoi la croissance fonctionne dans un pays et pas un autre serait intéressante.  La croissance est toujours importante, même si elle n'est pas une fin en soi, au contraire du développement humain.  L'accès des pays du Sud aux marchés du Nord est capital.  En outre, l'écologie ne doit pas être sacrifiée au développement.  L'environnement ne doit pas être envisagé comme un facteur de coût.  Concernant la lutte contre la corruption, elle est probablement à la fois une condition préalable et un objectif du développement.  M. Harvey est aussi convenu qu'il fallait pouvoir disposer de meilleures statistiques et analyses économiques.


MME LUSTIG, répondant aux questions sur l'universalisation de l'éducation, a souligné que les familles connaissent souvent des contraintes financières qui entravent la scolarisation des enfants.  Elle a attiré l'attention sur une analyse des politiques familiales adoptées par une quarantaine d'États procédant à des versements directs aux familles contre la scolarisation de leurs enfants et des soins de santé.  Ces programmes ont permis non seulement de réduire la pauvreté et de redistribuer les revenus, mais aussi d'améliorer les résultats scolaires et les indicateurs de santé et de nutrition.  Le Programme des Nations Unies pour le développement, pour renforcer l'idée que la croissance économique n'est pas suffisante à assurer le développement, met justement en valeur de telles actions orientées vers les plus pauvres.  L'important est de prendre conscience que ce type d'investissements agit sur le long terme, il ne faut donc pas s'attendre à des résultats instantanés, a dit Mme Lustig.  Elle s'est par ailleurs dite convaincue que la lutte contre la corruption, dans les secteurs privé comme public, doit être inhérente au processus de développement.  La démocratie est la clé du succès dans ce domaine.


M. TANDON a dit que le développement doit se faire par l'autonomisation de la base, et que la collecte de données statistiques à cet égard est importante.  Le pragmatisme doit dominer.  La lutte contre la corruption est aussi un question sur laquelle tous s'accordent.  La difficulté commence avec les définitions de la démocratie et du développement ainsi qu'avec la détermination de la méthode de mise en œuvre du développement.  Les différences de perspectives sont importantes, car elles partent sur des hypothèses de base et, souvent, sur des méthodes dépendant du pays de l'observateur.  Le libre mouvement des facteurs de production n'a pas la même signification dans un pays riche du Nord et dans un pays pauvre de l'Afrique.  De même, le protectionnisme est une mesure dont l'utilité dépend des circonstances.  Une attitude résolument pragmatique à cet égard est absolument indispensable, comme le montre d'ailleurs l'exemple actuel des États-Unis.


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