08/11/2005
Secrétaire général
SG/SM/10204

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DANS UNE CONFÉRENCE AU CAIRE, LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL QUALIFIE NADIA YOUNES, VICTIME DE L’ATTENTAT CONTRE L’ONU À BAGDAD EN 2003, DE « PROTOTYPE DE LA FEMME MODERNE ÉGYPTIENNE »


On trouvera ci-après le texte de l’allocution à la mémoire de Nadia Younes prononcée à l’Université américaine du Caire (Égypte), le 8 novembre, par le Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan:


C’est merveilleux d’être ici avec vous tous à l’Université américaine du Caire.  Je suis profondément honoré d’être invité à prononcer une allocution à la mémoire de ma chère amie et collègue, Nadia Younes.  Combien je souhaiterais qu’elle soit encore en vie et ne pas avoir à honorer sa mémoire!


Comme vous le savez, Nadia faisait partie d’un groupe des tout meilleurs serviteurs de l’Organisation des Nations Unies que nous avons perdus d’un seul coup, terrible, le 19 août 2003.  Parmi eux, il y avait aussi Jean-Selim Kanaan, un jeune humanitaire égyptien remarquable.  Plusieurs membres de sa famille sont ici aujourd’hui.


Jean-Selim n’avait que 33 ans lorsqu'il est mort – il était né l’année même où Nadia était entrée aux Nations Unies.  S’il avait vécu, il aurait, sans nul doute, fait une carrière tout aussi brillante.  En quelques années, il avait déjà rendu de grands services à l’organisation et à l’humanité dans plusieurs pays.


Au cours de sa carrière, Nadia a travaillé à New York, à Rome, au Kosovo, à Genève et enfin, bien sûr, en Iraq.  Elle a contribué à nombre des succès de l’ONU, notamment la Conférence sur les femmes qui s’est tenue à Beijing en 1995, le Sommet du Millénaire en 2000 et le Sommet mondial pour le développement durable en 2002.  Elle est passée sans effort d’un poste au service de l’information, où elle fut la porte-parole de deux de mes prédécesseurs, à la direction du Protocole, puis à l’Organisation mondiale de la santé, avant d’être nommée à Bagdad comme chef de cabinet de Sergio Vieira de Mello.  Et elle s’apprêtait à revenir à New York en qualité de Secrétaire générale adjointe aux affaires de l’Assemblée générale lorsque sa vie lui a été si cruellement ravie.


Dans tous ces lieux, et dans tous ces rôles, elle apportait un sens aigu de la justice, attisé par une générosité d’esprit extraordinaire et un merveilleux sens de l’humour, ainsi qu’un réalisme pénétrant et un instinct politique excellent.  Peut-être sont-ce les mots que ses anciens collègues ont inscrits sur le mur du Bureau du porte-parole à New York qui résument le mieux ces qualités : « Elle visait aux normes de comportement professionnel les plus rigoureuses, elle a gagné le respect et l’affection de ses collègues et elle jouissait profondément de la vie.  Ses éclats de rire emplissent encore cette pièce. »


De fait, presque tous ceux qui ont travaillé avec elle pendant plus de quelques semaines en arrivaient à la considérer comme une amie.  Je me souviens de nombreuses réunions solennelles dans lesquelles j’aurais eu du mal à rester si Nadia n’avait pas détendu l’atmosphère par une observation sardonique de son inoubliable voix rauque.  Sans elle, la vie à l’ONU a perdu un peu de son goût.


Travailler à l’ONU vous éloigne inévitablement de votre pays natal, et c’est ainsi que son travail a éloigné Nadia de l’Égypte.  Elle a fait le sacrifice d’être loin de sa famille et de ses amis de jeunesse, et de cette ville qu’elle aimait tant.


Mais partout où elle allait, elle apportait quelque chose de cette ville, de ce pays et de cette région.


Son humour avait assurément quelque chose de cairote, l’étincelle d’un regard qui a assisté à toutes les folies et vu toutes les faiblesses de l’humanité et les considère avec une patience infinie.


Elle était presque un prototype de la femme égyptienne moderne.  Elle réunissait les identités multiples qu’implique cette expression, ainsi que l’identité mondiale dont elle les recouvrait sans effort, avec la même fierté et le même confort.  Pour elle, ces diverses identités n’étaient jamais en conflit.


Et sa position morale était dans la meilleure tradition de l’intellectuelle arabe.  Son sentiment de solidarité avec la souffrance palestinienne, et la frustration que suscitait chez elle l’occupation prolongée de la terre palestinienne, ne l’ont jamais empêchée de considérer Juifs et Israéliens comme ses semblables.  Sa colère, lorsqu’elle était en colère, était réservée aux dirigeants corrompus et oppresseurs, dans le monde arabe et ailleurs.


Sa vie a commencé au Caire et a pris fin à Bagdad.  Elle est venue travailler en tant qu’Arabe pour l’Organisation des Nations Unies, elle est retournée dans le monde arabe en apportant l’aide de l’Organisation des Nations Unies au peuple iraquien souffrant.  Elle apportait partout avec elle un type particulièrement arabe de rationalité et de tolérance; elle a été victime, finalement, d’un type particulier d’extrémisme et d’intolérance.


L’enseignement à tirer de sa fin tragique est que nous devons nous efforcer encore davantage de diffuser la raison et la tolérance, et de vaincre l’extrémisme et l’intolérance.


Je suis certain que vous vous souvenez tous de la situation qui régnait en Iraq durant l’été 2003.  Les opinions des Iraquiens différaient considérablement – comme aujourd’hui – en ce qui concerne les raisons de la présence militaire étrangère dans leur pays, ses conséquences et comment il convenait d’y réagir.


Il était prévisible que certains choisiraient de résister par les armes.  Mais ce qui ne peut être justifié ni accepté est le fait de prendre délibérément pour cible des gens qui ne pouvaient en aucune manière être identifiés à l’occupation étrangère : pour la plupart des civils iraquiens, mais aussi des non iraquiens comme Nadia Younes qui étaient venus en Iraq sans armes, dans le seul but d’aider le peuple iraquien.  Prendre de telles gens pour cible, tout comme jeter une bombe dans une mosquée ou une école, n’est pas un acte de résistance.  C’est un meurtre.  C’est du terrorisme.


Nadia n’est pas la seule diplomate arabe à avoir été victime de cette violence criminelle insensée en Iraq.  Il convient aussi de rendre ici hommage à la mémoire de Ihab al-Sherif, l’Ambassadeur d’Égypte, et des deux diplomates algériens qui ont été sauvagement assassinés en Iraq au début de l’année, ainsi qu’aux innombrables autres victimes.


Si quelque chose peut rendre ces meurtres encore pires, c’est le fait qu’ils semblent faire partie d’une stratégie délibérée visant à semer la division et la haine, tant en Iraq que dans le monde.  L’objectif semble être de dresser les musulmans non seulement contre l’Occident mais aussi les uns contre les autres.


Cette tendance à diviser l’humanité en groupes ou catégories s’excluant mutuellement, et à traiter quiconque essaie de franchir les barrières ainsi érigées comme un traître, n’est assurément pas limitée au Moyen-Orient.  Il semble parfois que le monde entier en est victime. 


Il nous faut sortir de ces cycles de violence et d’exclusion, qui oppressent l’esprit humain.  Mais nous ne pouvons le faire en nous comportant de la même manière.  Si nous réagissons aveuglément à la violence par la violence, à l’anathème par l’anathème, à l’exclusion par l’exclusion, nous acceptons la logique de ceux-là même que nous voulons vaincre, et nous les aidons ce faisant à en convertir d’autres à leurs idées.


Nous devons au contraire répondre à leur logique par notre propre logique – la logique de la paix, de la réconciliation, de l’inclusion et du respect mutuel.


Nous devons être résolus, encore plus fermement, à édifier des nations dans lesquelles des peuples et des communautés différentes peuvent coexister et jouir des mêmes droits.  Nous devons être résolus, comme de nombreuses résolutions de l’Organisation des Nations Unies nous y ont appelés de manière répétée, à faire du Moyen-Orient une région où toutes les nations, y compris les Israéliens et les Palestiniens, peuvent vivre côte à côte dans la paix et la justice – les uns et les autres dans leur propre État, avec des frontières sûres et reconnues, libres de toute violence ou menace.  En d’autres termes, il nous faut maintenir en vie la vision d’un État palestinien viable et d’un seul tenant.


Et nous devons être résolus à bâtir un monde dans lequel aucune nation ni aucune communauté ne sera punie collectivement pour les crimes de quelques-uns de ses membres, un monde dans lequel aucune religion ne sera diabolisée pour les aberrations de quelques-uns de ses adeptes; un monde dans lequel il n’y aura pas de « choc des civilisations », parce que les gens s’efforceront de découvrir ce qu’il y a de mieux dans leurs traditions et cultures réciproques, et d’en tirer un enseignement.


C’est un monde de ce type que défendait Nadia Younes.  C’est ce monde qu’elle travaillait à créer.  C’est ce monde qu’elle préfigurait et personnifiait, avec toute sa personnalité.  Elle n’était pas une utopiste rêveuse, mais une idéaliste douée d’un instinct politique aigu et d’une compréhension claire du monde réel.  Parfois, pour qui l’entendait pour la première fois, elle a même pu paraître cynique.  Mais un cynique ne risque pas sa vie pour amener la paix et le progrès dans un pays déchiré par un conflit.


Nadia était une vraie fille de l’Égypte, et assurément, l’Égypte a beaucoup perdu en perdant une ressortissante aussi remarquable.  Et nous devrions être reconnaissants à l’Égypte, non seulement de lui avoir donné naissance mais aussi de l’avoir détachée, pour ainsi dire, pour servir la cause de l’humanité même si, bien entendu, en servant cette cause elle servait aussi l’intérêt de l’Égypte.


Trop souvent, les gens parlent comme si les intérêts nationaux et les intérêts du monde étaient en conflit.  Or en réalité, il n’en est pas du tout ainsi.  L’intérêt du monde – l’intérêt de l’humanité – comprend, par définition, l’intérêt de toutes les nations.  Dans la société mondialisée et étroitement intégrée dans laquelle nous vivons, il n’y a plus de jeux à somme nulle.


Si nous perdons la bataille contre la pauvreté, la maladie, l’injustice et la dégradation de l’environnement, nous perdrons tous.


Si nous laissons des conflits subsister entre les nations, ou en leur sein, nous perdrons tous.


Si nous laissons se poursuivre la prolifération des armes nucléaires, radiologiques, chimiques et biologiques, nous perdrons tous.


Si nous perdons la bataille contre le terrorisme, nous perdrons tous.


Si nous n’empêchons pas les génocides, nettoyages ethniques, crimes de guerre et crimes contre l’humanité ou si nous n’y mettons pas un terme, nous perdrons tous – et c’est pourquoi je me réjouis profondément de la décision prise par les dirigeants mondiaux, lors du Sommet qui a eu lieu en septembre à l’Organisation des Nations Unies, d’accepter la responsabilité de protéger les populations contre de tels crimes, et de leur promesse d’agir selon cette responsabilité.


Mais si nous gagnons la bataille pour la justice – ce qui signifie un développement équilibré et durable, la sécurité collective, la jouissance universelle des droits de l’homme, sur la base de l’état de droit tant entre les nations qu’en leur sein – alors nous gagnerons tous.


Il ne s’agit pas de batailles séparées, mais d’une seule bataille parce que, à long terme, nous ne jouirons pas du développement sans la sécurité, nous ne jouirons pas de la sécurité sans développement, et nous ne jouirons ni de l’un ni de l’autre si les droits de l’homme ne sont pas respectés. 


À la justice dans ce sens large, qui englobe les trois aspects essentiels de la mission de l’ONU, Nadia Younes a consacré, et finalement sacrifié, sa vie.  La meilleure manière pour nous de lui rendre hommage est de redoubler d’efforts pour réaliser cet objectif.


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