01/06/2001
Communiqué de presse
SG/SM/7826



                                                            AIDS/12


KOFI ANNAN EVOQUE LES RAVAGES DU SIDA PARMI LES FEMMES ET INSISTE SUR LEUR RÔLE DANS LA LUTTE CONTRE CE FLEAU


On trouvera ci-après le texte du discours prononcé par le Secrétaire général lors du banquet d’honneur organisé dans le cadre de la Conférence annuelle du Global Health Council, à Washington, le 31 mai : 


"Je suis très honoré d'être des vôtres. Les prix décernés ce soir vont à des personnalités et à des organisations très diverses. Mais les lauréats ont en partage le courage, la conviction et une compréhension commune du monde dans lequel nous vivons : un monde où, dans le domaine de la santé, la distinction entre sphère nationale et sphère internationale est devenue caduque.


A l'ère de la mondialisation, c'est le même océan qui baigne tous les rivages. Nous sommes tous, si j'ose dire, dans la même galère!  Il n'existe pas de havre de salubrité et les maladies refusent obstinément de se laisser classer en "autochtones" et "étrangères"  Comme le dit le slogan du Global Health Council : "Il n'y a pas de chez eux, seulement un chez nous".


Permettez-moi donc de me joindre à vous pour rendre hommage au personnel du Centre de recherche en matière de population et de santé, ainsi qu'aux nombreux autres hommes et femmes que nous honorons ce soir. Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance au Global Health Council, ainsi qu'à la Fondation Bill et Melinda Gates pour avoir eu la générosité et la clairvoyance d'organiser la cérémonie de ce soir.


Je voudrais enfin féliciter le Global Health Council du thème choisi pour sa conférence annuelle : Des femmes en bonne santé pour une planète saine.  Ces quelques mots recouvrent une vérité qui pourrait changer la vie de millions d'êtres humains.


On sait que la pauvreté  offre un terrain favorable à quantité de maladies et qu'en retour, les taux élevés de morbidité qui sévissent dans les pays en développement ont des effets dévastateurs sur leur économie. Pour sortir du cercle vicieux, et instaurer une société mondiale plus prospère et plus équitable, un fort investissement s'impose dans le secteur de la santé publique des pays en développement.  Et le placement le plus rentable qui soit, c'est de miser sur les femmes, en donnant la priorité aux questions qui touchent à leur santé et, surtout, en leur assurant les moyens d'agir librement et de décider en connaissance de cause de tout ce qui les concerne, ainsi que leur famille.


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                                                            1 juin 2001


De nombreuses études ont montré que les femmes sont un élément central de toute stratégie de développement digne de ce nom. Lorsque les femmes sont pleinement associées à l'effort, les bénéfices sont immédiats : les enfants, et les membres de la famille en général, sont en meilleure santé et mieux nourris; le revenu familial s'accroît, de même que l'épargne et le réinvestissement. Et ce qui est vrai pour les familles l'est aussi pour les collectivités et, en fin de compte, pour les pays.


À l'inverse, quand les femmes sont en mauvaise santé, la société tout entière en paie le prix.


Rien n'illustre mieux cette relation que la pandémie du sida.


Dans bien des régions du monde, le sida est devenu un des principaux obstacles au développement, appauvrissant encore des nations qui comptent déjà parmi les plus pauvres du monde et empêchant tout progrès.


Pendant la seule année 2000 -- et c'est un bien triste record --le sida a tué trois millions de personnes. C'est un peu comme si, en l'espace d'un an, cinq villes de la taille de Washington avaient été rayées de la carte. Comme si cela ne suffisait pas, le sida fauche de préférence ceux qui sont dans la fleur de l'âge et qui appartiennent aux couches les plus productives de la société.


L'épidémie a pris des proportions catastrophiques en Afrique, mais certaines parties de l'Asie et des Caraïbes sont frappées presque aussi durement, et la maladie se propage à une vitesse alarmante en Europe orientale.


Voilà pourquoi j'ai fait de la lutte contre le VIH/sida une de mes priorités personnelles. Le mois dernier, lors du sommet de l'OUA qui s'est tenu à Abuja, j'ai lancé un appel à l'action, axé sur les cinq objectifs suivants, sur lesquels, je pense, nous pouvons tous être d’accord.


Pour atteindre ces objectifs, un effort général, auquel devra participer chaque communauté, chaque région, chaque secteur, est nécessaire. Mais aujourd'hui je voudrais surtout évoquer avec vous les ravages que cause le sida parmi la population féminine et insister sur le rôle central que les femmes et les filles ont à jouer à l'appui des cinq objectifs susmentionnés.


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                                                            1 juin 2001


Au début, on pensait généralement que le sida s'attaquait surtout aux hommes. Il y a dix ans encore, il ressortait des statistiques que les femmes étaient moins touchées. Mais une tendance effarante s'est fait jour : en Afrique subsaharienne, 55% des séropositifs sont des femmes et les taux de contamination sont plus élevés chez les jeunes femmes que chez les hommes de la même tranche d'âge. À l'échelle de la planète, les chiffres sont presque aussi alarmants: au moins la moitié des nouveaux cas recensés sont des femmes.


Quelles sont les raisons de ce phénomène ?  Elles sont nombreuses, et vont de la misère à la violence et l'oppression, en passant par le manque d'information, ainsi que la contrainte exercée par des hommes plus âgés, qui ont souvent des partenaires multiples.  Parce qu'il oblige les filles à quitter l'école lorsqu'elles tombent malades ou lorsqu'elles doivent prendre soin d'un proche infecté, le sida les condamne à une pauvreté encore plus profonde.  Or, plus elles sont pauvres, moins leurs enfants auront de chances d'être scolarisés et plus ils seront eux-mêmes exposés à la maladie. Les sociétés qui laissent le sida priver les filles d'éducation n'ont pas finit d'en payer le prix !


On pourrait croire qu'il est impossible de sortir du cercle vicieux. Il n'en est rien ! Nous pouvons et nous devons y parvenir.


Il faut faire en sorte que les filles, qui sont particulièrement exposées à la contagion, acquièrent l'assurance et les connaissances voulues pour se prémunir contre la maladie et aient accès à des services destinés à les y aider.  À tous les niveaux de la société, nous avons besoin d'une  véritable révolution des mœurs, à la faveur de laquelle les relations entre les sexes seraient radicalement transformées de sorte que les femmes puissent avoir davantage de maîtrise sur leur vie, sur leur corps et sur leur situation financière. Et il faut inciter les hommes à prendre leurs responsabilités et à renoncer aux comportements à risque.


Ce genre de révolution ne se déclenche pas par décret officiel. Pour que les choses changent, il faut une mobilisation générale faisant intervenir tous les secteurs de la société : les communautés, les églises, les associations féminines, les organismes de micro-crédit et les syndicats.  Il faut que se multiplient les partenariats comme l'Alliance de la jeunesse africaine, qui vise à inculquer aux filles les compétences pratiques dont elles ont besoin et qui a été rendue possible grâce à un don de la Fondation Gates.  Il faut lancer une vaste campagne de sensibilisation à l'échelle mondiale et fournir des préservatifs là où ils sont nécessaires.


Nous devons aussi mettre un terme à la transmission mère-enfant, en commençant par donner aux femmes les moyens d'éviter la contamination pour elles-mêmes. Il faut ensuite que toutes les femmes enceintes puissent savoir si elles sont ou non séropositives. Si elles le sont, il faut leur donner accès aux informations ainsi qu'aux traitements qui leur permettent de ne pas contaminer leur enfant. Après la naissance, il faut leur donner les moyens d'éviter les risques inhérents à l'allaitement maternel, si tel est leur choix.


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                                                            1 juin 2001


Il faut apporter aide et formation aux nombreuses associations féminines qui, en Afrique et ailleurs, s'occupent des malades du sida et accomplissent un travail remarquable. Si les anti-rétroviraux et d'autres médicaments sont maintenant plus largement disponibles dans les pays pauvres, cela ne veut pas dire que ceux-ci disposeront aussitôt d'hôpitaux ultra modernes pour administrer les traitements.  Les associations féminines et les organisations communautaires ont donc un rôle vital à jouer à cet égard. Elles doivent recevoir la formation nécessaire pour prodiguer et superviser les soins et nous devons les y aider.


Nous devons faire en sorte que les femmes, qui sont vraisemblablement plus sensibles que les hommes aux besoins des autres femmes, puissent jouer pleinement leur rôle à l'appui de la recherche scientifique, tant comme chercheuses que comme militantes. C'est ce qu'à fait le docteur Mary Lou Clements-Mann avec tellement de compétence. Jusqu'à sa mort tragique il y a trois ans, elle a été une des pionnières de la recherche d'un vaccin, non seulement en travaillant dans son propre laboratoire mais aussi en collaborant avec ses collègues des pays en développement


Il nous faut aussi venir en aide aux femmes qui s'occupent des orphelins du sida, dont le nombre dépasse les 13 millions. Bien qu'il soit déjà supérieur au nombre total des enfants de la Californie et du Texas réunis, ce chiffre affligeant ne cesse malheureusement de croître. Toute une génération d'enfants marginalisés, mal nourris et particulièrement exposés aux risques d'infection a besoin de soins, de sollicitude et d'encouragements. Là encore, ce sont les femmes, et surtout les femmes âgées, qui sont en première ligne. Elles ont besoin de notre aide.


Il est clair que ce sont les femmes qui assument la plus grosse part du fardeau lorsqu'il s'agit d'assurer la survie de l'humanité. Nous devons bien sûr les aider à s'acquitter de ce rôle mais nous devons aussi nous employer à leur donner, dès l'enfance, les moyens d'agir et d'inciter la société à se mobiliser contre le fléau du sida.  Les exemples à suivre dans ce domaine ne manquent pas.


Dans un moment, nous entendrons celui du Docteur Gao Yaojie que nous honorons aujourd'hui pour avoir lancé, seule, une campagne de sensibilisation au VIH dans les villages chinois.  Comme vous tous, je regrette qu'elle ne soit pas parmi nous pour recevoir le prix qui lui est décerné ce soir.


Je me souviens aussi d'une jeune femme rencontrée en Éthiopie, qui avait appris sa séropositivité une semaine après son 21e anniversaire. Deux ans plus tard, la prévention dans les écoles, où elle se rendait pour parler aux enfants, était devenue sa seule mission, son occupation à plein temps. Je lui ai dit, et elle était d'accord avec moi, que ses arguments avaient probablement plus de poids que les miens auprès des jeunes. Je n'oublierai jamais ce qu'elle m'a dit ensuite : Il faut que les jeunes voient à quel point j'ai l'air en bonne santé, pour qu'ils comprennent qu'une bonne mine, ça ne veut rien dire et ça ne permet pas de déterminer si quelqu'un a le sida.


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                                                            1 juin 2001


Des femmes comme elle incarnent le volontarisme dont nous avons besoin pour remporter la guerre contre le sida. Nous avons besoin d'un tel volontarisme à tous les niveaux : de la famille aux organisations internationales en passant par les collectivités locales et les gouvernements nationaux. Il faut que chacun parle ouvertement du sida et s’élève contre l’exclusion et la discrimination qui est trop souvent le lot des malades.


Je commencerai par les chefs d'État et de gouvernement de toutes les nations. Ils ne doivent pas reculer devant l'ampleur du défi. Dans les pays les plus touchés, il y a maintenant des dirigeants qui ne craignent pas de parler du sida. Ils mobilisent la population et lui font comprendre que lutter contre le sida est une preuve d'honneur et non un motif de honte. Il faut que les responsables politiques de tous les pays suivent l'exemple de ces dirigeants éclairés.  C'est l'exemple que vous, Graça, et votre mari, Nelson Mandela, vous nous avez donné. Je vous serai toujours reconnaissant d'avoir été parmi les premiers à briser le mur de silence qui entourait la question du sida en Afrique.


Il faut que ce volontarisme gagne la planète tout entière. Il faut que les partenariats instaurés au niveau local s'unissent pour former une alliance mondiale contre le sida.


Il y a ce soir dans cette salle un échantillon représentatif des éléments essentiels d'une telle alliance : décideurs politiques et hauts fonctionnaires, chercheurs et éducateurs sanitaires, médecins et infirmiers, assistants sociaux et économistes de la santé.


Mais il est tout aussi crucial de mobiliser les donateurs. D'après les estimations de l'ONU, les ressources consacrées à la prévention et au traitement du sida dans les pays à revenu faible ou intermédiaire devraient atteindre de 7 à 10 milliards de dollars par an.


C'est pourquoi j'ai préconisé la création d'un Fonds mondial de lutte contre le sida et d'autres maladies infectieuses, qui serait alimenté à la fois par des gouvernements et par des donateurs privés. Il servirait à financer la mise en œuvre d'une stratégie mondiale de lutte contre le sida mais aussi l'action contre d'autres maladies infectieuses comme la tuberculose et le paludisme, qui assombrissent l'avenir de trop de pays en développement.


Il y a trois semaines, le Président Bush s'est engagé à verser 200 millions de dollars au Fonds, en promettant d'en faire plus une fois que le mécanisme serait opérationnel  Je suis convaincu que ce geste, qui témoigne de l'attachement personnel du Président des États-Unis à la cause, incitera d'autres donateurs potentiels à suivre son exemple.


À ce propos, chère Graça, je me permets de vous citer : "Si vous êtes capables de mobiliser des ressources pour faire la guerre, pourquoi ne le feriez-vous pas pour soutenir la vie?" Ce qui me ramène à ce que je disais tout à l'heure : s'agissant du sida, les femmes ont non seulement les bonnes réponses, elles posent aussi les bonnes questions.


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                                                            1 juin 2001


Je suis touché par le fait qu'une des récompenses décernées ce soir rend hommage à Jonathan Mann, le mari de Mary-Lou Clements-Mann que j'ai évoquée tout à l'heure. Nous avons une énorme dette de reconnaissance à l'égard de Jonathan Mann, car c'est lui qui a lancé le premier programme des Nations Unies contre le sida.


Sous sa direction éclairée et avec l'appui d'un seul assistant, un petit projet, né de l'espoir et doté d'un infime budget est devenu  le plus vaste programme de l'Organisation mondiale de la santé, préfigurant ONUSIDA, le programme commun des Nations Unies, que le docteur Peter Piot dirige avec la compétence que nous savons.


Jonathan Mann avait coutume de dire que la façon dont on définit un problème détermine ce que l'on fait pour le résoudre. C'est une vérité que nous ne devons jamais perdre de vue lorsque nous luttons contre le sida.


Dans moins d'un mois, des représentants de tous les pays de la planète se réuniront au Siège de l'Organisation des Nations Unies à New York à l'occasion d'une session extraordinaire de l'Assemblée générale consacrée au VIH/sida. Ce sera un test pour la communauté internationale car la façon dont nous définirons le problème aujourd'hui déterminera ce que nous ferons pour le résoudre pour la prochaine génération.


Le sida est notre problème à tous, parce qu'il constitue une menace, et une ordalie, pour toute l'humanité. Comme le dit votre slogan : Il n'y a pas de chez eux, seulement un chez nous.


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