
Pour lui, la mobilisation des décideurs africains, de l'ONU, des donateurs, des communautés et du secteur privé fera la différence dans la lutte contre le sida
On trouvera ci-après le texte du discours du Secrétaire général, prononcé aujourd'hui au Forum africain du développement, qui se tient à Addis-Abeba :
Je voudrais ouvrir mon intervention sur les paroles d’une jeune Africaine de 13 ans, Alexandra : « Mon pays se meurt et c’est nous, les jeunes, qui devons essayer de le maintenir en vie, parce que les adultes ne le font pas. Ce n’est pas une tâche dont les enfants devraient avoir à s’occuper, mais c’est ainsi, alors nous avons intérêt à nous y préparer. Nous devons nous entraider, pour rester en vie, pour rester en bonne santé et préserver du sida nos frères, nos soeurs, nos cousins et nos amis ».
De quel pays vient-elle? Cela importe peu car, ces mêmes paroles, des millions d’autres enfants, sur tout le continent, auraient pu les prononcer. Je sais d’ailleurs que les jeunes ont été très actifs et éloquents dans le cadre de ce Forum. Ce qui importe c’est qu’Alexandra a raison : ce n’est pas une tâche dont les enfants devraient avoir à s’occuper. C’est pour elle et pour tous les autres enfants qui sont dans son cas que nous sommes ici.
Nous sommes ici parce que nous sommes fermement résolus à sauver les enfants d’aujourd’hui et ceux de demain du sida, ce terrible fléau auquel l’Afrique et le monde ont déjà payé un trop lourd tribut.
Nous commençons enfin à faire front avec la vigueur voulue. Presque plus personne n’ignore l’impact du sida. De plus en plus d’enseignants, de médecins, de notables et d’entrepreneurs se mobilisent pour aider les populations à se prémunir contre le VIH et à prendre soin de ceux qui sont déjà contaminés. Certaines campagnes nationales d’éducation et de sensibilisation martèlent le message avec tant d’insistance qu’on les appelle parfois « le grand battage ». Mais lorsque le silence signifie la mort, il faut que le grand battage soit entendu partout.
Je suis venu ici porteur d’un message d’espoir. Le sida est certes un ennemi redoutable mais nous sommes loin d’être impuissants. Nous pouvons contenir la propagation. Nous pouvons juguler la pandémie.
L’impact du sida se fait sentir sur tous les aspects de la vie sociale et économique. Comme l’a dit Nelson Mandela, le sida tue ceux sur lesquels la société compte pour faire pousser les récoltes, travailler dans les mines et les usines, diriger les écoles et gouverner les nations.
Avec le sida, la pauvreté s’aggrave et les populations sont encore plus vulnérables. Il réduit à néant les progrès accomplis à grand-peine dans le monde en développement et fait obstacle aux mesures prises pour lutter contre la pauvreté. De plus en plus, on le considère comme un problème de sécurité car il menace la stabilité, surtout dans les sociétés qui sont déjà fragiles. Face à une telle gageure, notre riposte ne doit pas être en reste : on doit mener la guerre sur tous les fronts et mobiliser tous les secteurs de la société.
Nous devons aussi mobiliser les ressources et, plus important encore, en faire un meilleur usage. Le monde commence à réaliser qu’il faudra des milliards de dollars et non plus seulement des millions pour enrayer la pandémie en Afrique. Il faut donc que le continent mette en place les procédures voulues pour faire en sorte que ces milliards soient dépensés à bon escient, là où ils sont les plus nécessaires et les plus utiles. Il faut aussi établir des mécanismes de décentralisation pour que l’utilisation des ressources soit décidée au niveau local, là où les populations, et surtout les femmes, assument le plus lourd fardeau et nous montrent la voie en prenant soin des malades avec sollicitude et compassion.
Mais ce qui fera surtout la différence, c’est la capacité de mobilisation dont nous saurons faire preuve. C’est d’ailleurs au volontarisme de certains que nous devons la plupart des progrès accomplis jusque ici. Je pense en particulier à ceux qui, dès l’apparition de la maladie, ont sonné l’alarme et n’ont pas hésité à choquer pour qu’on parle du sida. Je pense aux nombreuses associations qui, bravant la honte et les tabous, ont constitué des réseaux de solidarité et de soutien. Je pense aussi aux responsables d’entreprises qui, ayant compris qu’ils avaient tout intérêt à se joindre à la lutte, ont pris des mesures pour protéger leurs employés. Je pense enfin aux hommes et aux femmes de science qui travaillent sans relâche à la mise au point d’un vaccin sûr et efficace.
Tout cela m’amène à dire quelques mots des hommes. L’autonomisation des femmes est certes un des moyens les plus efficaces de protéger les populations contre le VIH, mais cela ne veut pas dire que les hommes n’ont pas leur rôle à jouer. Souvent, lorsque l’on parle des hommes et du sida, on pense au refus d’utiliser des préservatifs, aux relations extraconjugales et à des comportements à risque liés à une conception fausse de la virilité. C’est là une vision réductrice, car ce serait faire abstraction du poids des hommes dans la vie politique. En dépit des progrès accomplis concernant le statut des femmes, les hommes continuent de prédominer au plus haut niveau politique : ce sont eux qui élaborent les politiques et qui tiennent les cordons de la bourse. En tant que responsables de la cohérence des politiques nationales, ils doivent user de leur influence pour que davantage de ressources soient allouées à la prévention et au traitement des malades. Ils doivent montrer que la lutte contre le sida est pour eux une priorité.
Je voudrais rendre hommage aux chefs d’Etat et de gouvernement qui sont ici aujourd’hui et saluer la détermination admirable avec laquelle ils se sont engagés dans la lutte. Ils ont compris que reconnaître officiellement l’existence du problème, c’est commencer à l’affronter. En mettant leur voix au service de cette cause, ils encouragent leurs concitoyens à parler librement du sida et à faire front. Ils montrent aussi que, pour combattre le sida en Afrique, l’impulsion ne doit pas venir d’ailleurs mais de l’intérieur.
Faire face c’est aussi être conscient de ses propres limites et être capable de collaborer avec d’autres dans l’intérêt général. Le cadre d’une telle coopération existe déjà : il s’agit du partenariat international contre le sida en Afrique.
Il y a un an, presque jour pour jour, j’ai lancé un appel pour mobiliser les cinq éléments d’un tel partenariat : les gouvernements africains; les Nations Unies; les donateurs; le secteur communautaire; et le secteur privé. Je leur ai demandé de redoubler d’efforts et d’élaborer une riposte sans précédent pour faire face à une crise sans précédent. Cette initiative a déjà plusieurs réussites à son actif : elle a permis de renforcer la planification au niveau national, de créer une nouvelle dynamique, de mobiliser de nouvelles ressources et d’offrir aux malades un meilleur accès aux soins, au suivi psychologique et aux médicaments.
Aujourd’hui, j’ai le plaisir de lancer officiellement le Partenariat international contre le sida en Afrique, qui traduit l’émergence, sur tout le continent, d’un nouvel esprit de coopération dans la lutte contre le sida.
Nous avons d’ailleurs dans cette salle, un excellent exemple de ce nouvel esprit. Le monde a beaucoup à apprendre de l’expérience africaine. Le sida est un problème planétaire. Mais dans bien des régions du monde, où il se propage à une vitesse alarmante, le silence fait encore obstacle à l’action.
En Inde, le virus a gagné des zones rurales que l’on croyait épargnées. En Europe orientale et en Russie, où la maladie était quasiment inconnue il y a encore 6 ans, les taux d’infection ont pratiquement doublé en l’espace d’un an. Si l’on n’agit pas rapidement, ces régions connaîtront une crise comparable à celle qui sévit dans certaines parties du continent africain.
La crise n’est pas derrière nous. Il est un fait que le sida continuera à tuer. La question qu’il faut se poser c’est de savoir combien d’autres générations seront vouées au même sort que la nôtre, subissant de plein fouet les ravages d’un virus qui sème la mort et la destruction.
Il est des expériences qui doivent nous rendre l’espoir d’échapper à un sort si funeste. Plusieurs pays mènent une action des plus énergiques pour faire passer le message et il apparaît de plus en plus que ces efforts peuvent contribuer à stabiliser les taux de contamination. Tout à l’heure, je rendrai visite à l’OSSA, une organisation non gouvernementale éthiopienne qui accomplit un travail remarquable en matière de prévention, de sensibilisation et de soins. Il existe, dans tout le continent, bien d’autres organisations qui méritent d’être citées en exemple, en particulier parce qu’elles associent les séropositifs et les malades à leur action. Je suis convaincu que l’Afrique peut et doit être à l’avant-garde de cette croisade et élaborer une stratégie modèle, qui pourra être appliquée sur tout le continent et dans le reste du monde.
Les organismes des Nations Unies doivent faire de la lutte contre le sida en Afrique une priorité au même titre que le maintien de la paix et de la sécurité. Nous avons engagé un dialogue avec l’industrie pharmaceutique. Nous préconisons la transparence des prix et l’octroi de conditions de faveur aux pays en développement. De façon plus générale, nous veillons à ce que ces actions s’intègrent dans une stratégie plus large visant à renforcer les services de santé. Onusida poursuivra sa mission à l’échelle planétaire, conjuguant prévention et appui au développement. En juin prochain, tous les Etats Membres de l’ONU se réuniront pour une session extraordinaire de l’Assemblée générale consacrée à la lutte contre le sida.
Le « grand battage » des campagnes de sensibilisation doit résonner partout, dans tous les pays, sur tous les continents, à tous les niveaux. Chaque individu, homme, femme, enfant, doit comprendre ce que les Africains ont compris : la lutte contre le sida est une affaire d’honneur, pas un motif de honte. Il faut parler haut et fort du sida; il faut ouvrir les yeux face à la souffrance; il faut faire preuve de créativité et offrir aide et soutien aux séropositifs et aux malades du sida.
En tant qu’Africain, je sais comme vous que l’Afrique n’a que trop tardé à réagir. Alors que le sida a déjà fauché tant de vies, nous ne consacrons pas encore toutes nos énergies à la lutte. En tant que Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, je sais que la communauté internationale a été trop lente à se mobiliser.
Mais nous sommes enfin prêts à faire le nécessaire. L’histoire retiendra peut-être que c’est à votre Forum que la mobilisation générale a eu lieu.
Pour Alexandra et les enfants du monde entier, prouvons que l’Afrique peut montrer la voie et sauver les prochaines générations de ce terrible fléau. C’est maintenant que nous devons changer les choses, pour qu’Alexandra ne grandisse pas en pensant que les adultes n’ont rien fait pour sauver son pays et pour que le sida cesse d’endeuiller des continents entiers.
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